Augmentation de la consommation de cocaïne en Belgique

Publié par andredubus le ven 12/10/2018 - 14:16
Question à Madame Cécile Jodogne, ministre de la Santé

M. André du Bus. - L'émission Questions à la Une a récemment consacré un reportage au trafic de cocaïne dans notre pays et en Europe.

Le constat des journalistes est effrayant. Entre 2007 et 2017, la quantité de cocaïne saisie est passée de cinq à quarante-cinq tonnes en Belgique, soit 900% d'augmentation en dix ans. La cocaïne est une drogue disponible sous deux formes en Europe, dont la plus commune est la cocaïne en poudre. Le crack, plus rare, est une forme à fumer.

Produite à partir des feuilles de coca, la cocaïne est principalement cultivée en Bolivie, en Colombie et au Pérou. L'augmentation de la production de cocaïne dans ces pays se fait ressentir sur le marché européen. Comme l'a montré le reportage, l'acheminement de la drogue vers l'Europe se fait de plus en plus via de grands ports à conteneurs. Ainsi, au port d'Anvers, les saisies ont été multipliées par quatre en cinq ans. La Belgique aurait même supplanté l'Espagne (15,5 tonnes) en tant que pays déclarant le nombre de saisies de drogues annuelles le plus élevé, avec 30 tonnes de cocaïne saisie, selon le dernier Rapport européen sur les drogues. Ces chiffres témoignent de la banalisation continue de cette drogue, qui produit bien des effets sur la santé psychique et physique des consommateurs. En effet, l'addiction à la cocaïne, trouble plurifactoriel d'installation rapidement progressive, peut être à l'origine de nombreuses complications somatiques, psychologiques, psychiatriques, légales et sociales. L'abus et la dépendance à la cocaïne peuvent augmenter les risques cardiovasculaires et causer des problèmes neurologiques comme des convulsions, de l'épilepsie ou encore des infarctus avant 40 ans. Mélanger la drogue à d'autres produits comme l'alcool peut également avoir des effets sur le cœur. Plus inquiétant encore, la population âgée entre 15 et 34 ans, tous milieux sociaux confondus, serait touchée. Consommée en milieu festif, cette drogue à la mode a très souvent une image positive. Notre société qui pousse l'individu au dépassement de soi et à la performance constante a tendance à favoriser la consommation de ce type de drogues.

En effet, selon un rapport publié par l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), les drogues et en particulier la cocaïne apparaissent comme une manière d'alléger le poids que nous devenons pour nous-mêmes dans des rapports sociaux qui exigent de plus en plus d'autocontrôle : une sorte de potion magique pour résister psychologiquement et physiquement à des contraintes sociales lourdes, effacer les limites corporelles vécues comme des contraintes - fatigue, sommeil -, stimuler sa créativité psychique, tenir le coup... On se croirait en campagne électorale ! Le temps d'une prise, la cocaïne donne l'illusion d'être un surhomme aux potentialités infinies. Et cette illusion se paye au prix fort : selon l'étude de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), plus de 9.000 personnes ont perdu la vie à la suite d'une overdose en 2016.

Qu'avez-vous mis en place pour informer les jeunes de la nocivité de la consommation de drogues, notamment de la cocaïne ? Qu'avez-vous prévu en matière de prévention et d'information en milieu festif ? Qu'avez-vous fait pour réduire les risques liés à la consommation de cocaïne à Bruxelles ?

Mme la présidente.- La parole est à Mme Jodogne.

Mme Cécile Jodogne, ministre.- Dans l'émission Questions à la Une, beaucoup de jeunes témoignent de la banalisation et de la progression de l'usage de la cocaïne qu'ils comparent d'ailleurs à celle du cannabis. Dans le reportage, ils l'appellent même « la nouvelle beuh ».

Il peut être intéressant de comparer ces témoignages aux données disponibles à ce sujet. J'en citerai rapidement quelques-unes. Une enquête menée en 2014 montre qu'un quart des jeunes Belges estiment qu'il leur serait facile ou très facile de se procurer de la cocaïne dans les 24 heures. Cette disponibilité perçue est en augmentation par rapport à 2011.

Selon l'enquête de santé de 2013, la prévalence d'usage de cocaïne au cours des douze derniers mois est de 1,8% chez les 15-64 ans en Région bruxelloise et serait stable par rapport à 2008. La tranche d'âge la plus touchée est celle des 15-24 ans avec 4,7%, ce qui constitue bien une augmentation par rapport à la précédente enquête, où elle était de 2,1%. La prévalence d'usage de cocaïne au cours de la vie chez les jeunes Bruxellois de 15 à 20 ans scolarisés dans l'enseignement secondaire s'élevait à 2,7% en 2014, ce qui représente une diminution de 1,6% par rapport à ce que l'on observait en 2002. En ce qui concerne les demandes de traitement pour une problématique d'assuétude en Belgique dans les centres spécialisés ou les hôpitaux, on observe une tendance à l'augmentation des épisodes de traitement où la cocaïne est mentionnée comme produit problématique principal : 8,5% en 2015, contre 10% en 2016 et 11% en 2017. Sur la base des données disponibles, on peut donc dire que la cocaïne semble effectivement être un produit de plus en plus accessible. II est toutefois possible que le sentiment de grande accessibilité dont témoignent certaines personnes soit accentué par le fait que les usagers se cachent moins que par le passé, et aussi par le fait que son usage ne soit plus limité aux milieux socio-économiquement favorisés. La consommation semble bien en augmentation, tout comme les prises en charge liées à ce produit, mais dans des proportions relativement modérées. Les tendances devront être confirmées par de nouvelles données. J'en viens maintenant aux actions de prévention et de réduction des risques que je soutiens. Ces actions se déploient dans plusieurs lieux spécifiques et touchent donc des consommateurs aux profils très différents. En matière de prévention, les approches développées dans les milieux de vie des jeunes, généralement via des relais formés et accompagnés, se centrent sur le renforcement des compétences psychosociales des jeunes comme facteurs de protection vis-à-vis des consommations problématiques. Ces approches sont globales et non centrées a priori sur certains produits, même si les intervenants répondent aux questions des jeunes sur les effets et les risques liés à des produits spécifiques comme la cocaïne. Des associations telles que le Centre bruxellois de promotion de la santé (CBPS), qui a gardé sa mission de point d'appui aux écoles en matière d'assuétudes, Infor-Drogues et Prospective Jeunesse réalisent ce travail. En matière de réduction des risques, la rue et les milieux festifs sont les principaux lieux où se déploient les actions que je soutiens. En voici les principales : pour les publics présents dans la rue, le matériel d'injection a bénéficié d'un refinancement en 2017, permettant une augmentation de 33% du matériel distribué. Les usagers injecteurs consomment principalement de la cocaïne et de l'héroïne, la cocaïne étant d'ailleurs à Bruxelles le premier produit consommé (alcool mis à part). Les stocks de Stérifix, disponible en pharmacie, ont également été renforcés et le travail sur le kit Stéribox (qui sera disponible en pharmacie et autofinancé) a avancé. La mise à disposition du matériel d'injection s'accompagne de formations des relais au sujet de la réduction des risques liés à l'injection et d'une diffusion d'outils d'information pour le public. Les opérations « Boule de neige » permettent également de toucher un public précarisé dont la grande majorité - 70% - consomme de la cocaïne. Elles sont organisées en rue et également en prison. En milieu festif, les permanences de Modus Fiesta au centre-ville permettent un accueil personnalisé des usagers. Ceux qui présentent des problèmes liés à leur consommation sont réorientés vers l'asbl Infor-Drogues dans le cadre d'un projet de copermanences. Modus organise également des événements et des animations et communique de plus en plus sur les réseaux sociaux. L'association est également présente à un grand nombre d'événements festifs organisés à Bruxelles et propose la présence de jobistes tenant des stands et répondant aux questions des usagers. Voici quelques chiffres pour l'année 2017

  • 992 visites lors des permanences (3 fois 4h par semaine) ;
  • 564 participants au cours des animations et événements organisés par Modus en dehors des permanences ;
  • 284 communications sur Facebook ;
  • interventions lors de 34 événements festifs.

En milieu festif, 11,7% des usagers interrogés déclarent consommer de la cocaïne au cours de l'événement et 46% disent en consommer parfois ou souvent en dehors de l'événement. Des kits de sniff sont mis à disposition des usagers et ce service est l'un de ceux qui présente le plus d'intérêt pour les personnes interrogées. Lors de ce contact, des informations sont évidemment transmises. En 2017, un peu plus d'un quart des répondants ayant consommé de la cocaïne a déclaré avoir sniffé au cours de l'événement, et moins de 2% ont eu recours à l'injection. Ces pourcentages sont sensiblement plus élevés que ceux relevés en 2016 (14,9 et 0%, respectivement). Parmi les répondants qui ont déjà eu recours au sniff (en sortie ou ailleurs), plus de la moitié ont déclaré avoir déjà partagé du matériel de sniff, ce qui est assez stable par rapport à 2016. Ces résultats confirment que le partage de matériel de sniff est une pratique assez répandue et qu'il convient d'informer au mieux les usagers sur les risques qui y sont liés. Dans le cadre du projet Quality Nights, le personnel des discothèques reçoit une formation sur la réduction des risques, les produits et les risques. En ce qui concerne le testing de produit, la cocaïne représente 14,7% des produits testés. Quatre échantillons sur cinq sont envoyés en laboratoire. En dehors de ces actions spécifiques à ces milieux, on peut citer la diffusion de deux brochures de réduction des risques : l'une traite spécifiquement de la cocaïne et l'autre des overdoses. J'en viens à quelques mots de conclusion. Les actions que je soutiens sont nombreuses et je n'ai pu décrire ici que les principales. Vous savez que je n'en suis pas à l'initiative car tel est le propre de la Commission communautaire française. Je peux néanmoins avoir une influence sur la situation au travers des différents plans mis en œuvre et des priorités que nous fixons. Pour rappel, la lutte contre les assuétudes - aux drogues mais pas uniquement - fait bel et bien partie des priorités du Plan stratégique de promotion de la santé. Ces actions font appel à des stratégies visant de multiples niveaux : disponibilité du matériel (injection et sniff) et de l'information, formation des relais concernés dans les différents milieux - en particulier festifs -, communication et échange avec les usagers lors des permanences et sur les réseaux sociaux, collecte des données. Ces acteurs de terrain attirent cependant notre attention sur le fait que plusieurs déterminants de la consommation de cocaïne dépassent largement le secteur de la santé proprement dit. Il existe toutefois un énorme problème concernant l'offre et la disponibilité du produit à coût réduit. Au-delà de ce constat, le secteur s'interroge sur certaines normes qui rendent la cocaïne et ses effets particulièrement en phase avec la société actuelle, qui valorise notamment les notions de performance et de vitesse. Un travail d'examen critique de ces normes semble donc nécessaire pour permettre à chacun d'opérer des choix de consommation ou de non-consommation qui soient moins conditionnés par des normes subies. Les questions d'éducation, de citoyenneté et d'émancipation sont ici en jeu et concernent un très large panel d'acteurs, bien au-delà de ceux de la promotion de la santé !

Mme la présidente.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

André du Bus.- Les politiques de réduction des risques semblent se développer et être assez performantes, avec la formation d'une série d’acteurs, la mise à disposition de matériel de sensibilisation, etc. C’est un des piliers fondamentaux de la promotion de la santé. J’entends que la cocaïne se banalise, qu'elle touche tous les milieux sociaux - et non plus seulement une classe aisée - et qu'elle est de plus en plus accessible. Ce phénomène s’inscrit plus largement dans un contexte sociétal caractérisé par des exigences de performance. Nous ne pouvons dès lors pas faire l’économie d'une réflexion plus transversale face à cette problématique qui touche d’autres acteurs politiques - l’enseignement, la culture, l’économie, la sécurité et la prévention, etc. Nous devons donc porter cet enjeu important, mais j'ignore à ce stade auprès de qui, à quel moment et avec quels moyens.

Mme Cécile Jodogne, ministre.-Ce phénomène commence effectivement à se répandre dans différents secteurs et j'ai souligné tout ce qui était réalisé par la formation d’éducateurs travaillant en milieu scolaire.

M. André du Bus.- La législation sur le bien-être au travail, par exemple, pourrait intégrer ce genre de choses.

Mme Cécile Jodogne, ministre.- Dans le cadre de la lutte contre les assuétudes, il existe déjà une sensibilisation.