Lien entre l'état de santé et la situation économique et sociale

Publié par andredubus le ven 15/06/2018 - 11:26
Question à Madame Cécile Jodogne, ministre en charge de la santé

M. André du Bus. - Le 6 juin dernier, la mutualité Solidaris a publié une nouvelle étude sur le lien entre la santé et la situation économique et sociale de ses affiliés en se fondant sur l'ensemble de leurs données. Même si le constat n'est pas neuf, l'enquête est néanmoins très intéressante sur plusieurs points.

On y apprend, par exemple, que les maladies chroniques sont plus fréquentes et causent plus de problèmes parmi les affiliés les plus précarisés de la mutuelle. La prévalence du diabète est également plus élevée. Les diabétiques seraient deux fois plus nombreux parmi les personnes démunies que parmi les plus nanties. L'état de santé mentale des plus pauvres est également plus détérioré.

En effet, les hospitalisations pour raisons psychiatriques sont 1,5 fois plus élevées dans ce public que dans la moyenne de la population et 2,3 fois plus que parmi les personnes nanties. Par ailleurs, il semble que les personnes issues des groupes sociaux les plus précaires sont moins nombreuses (33%) à se souvenir des messages de santé publique que celles appartenant à des milieux plus favorisés. Le constat est le même pour le dépistage du cancer du sein ou du col de l'utérus. Les femmes précarisées sont moins dépistées à hauteur de 14% et 11%, respectivement.

Globalement, les moins nantis recourent moins à la prévention, ce qui a de lourdes conséquences sur leur santé. Cette étude démontre que, malgré l'offre de soins de santé importante dans notre pays, les inégalités de santé ne semblent pas se résorber. De telles observations ne sont pas neuves, mais l'étude offre l'avantage de mieux mesurer l'ampleur des inégalités sociales.

Avez-vous pris connaissance de cette étude ? Dans l'affirmative, qu'en pensez-vous ? Avez-vous collecté d'autres données sur l'impact des campagnes de prévention organisées à Bruxelles auprès des populations les plus précarisées ? Au vu des résultats de l'enquête, une réflexion est-elle envisagée pour atteindre plus efficacement ce public ? Comptez-vous aborder et relayer les résultats de cette étude lors d'une prochaine conférence interministérielle (CIM) de la santé publique ? (Applaudissements)

Mme la présidente. - La parole est à Mme Jodogne.

Mme Cécile Jodogne, ministre. - Les constats de l'enquête de la mutualité Solidaris sont bien connus depuis plusieurs années. Ils concordent notamment avec les résultats des enquêtes de santé menées régulièrement par le centre de recherche fédéral Sciensano, et dont les résultats sont différenciés selon le statut socio-économique, le niveau d'études, etc. Ils rejoignent aussi ceux de l'enquête sur les comportements des enfants d’âge scolaire en matière de santé (HBSC) de l'OMS.

Ils nous rappellent que les individus ne sont pas égaux face à la santé ni en matière d'accès aux services de prévention et de soins. La question des inégalités sociales de santé a été régulièrement et largement abordée au sein de cet hémicycle. La lutte contre ces inégalités constitue une  finalité centrale du décret et du Plan stratégique de promotion de la santé du Gouvernement. Toutes les stratégies prévues par le plan visent à ne pas les renforcer et à tenter de les diminuer. La mise en œuvre du plan a débuté au mois de janvier dernier.

Nous manquons donc encore d'un peu de recul pour pouvoir en analyser les effets. Les opérateurs financés par la Commission communautaire française recueillent des données lors de la mise en œuvre de leurs actions, qui servent notamment à analyser les inégalités et à déterminer des réponses adéquates pour les diminuer. Parmi les exemples d'inégalités constatées en matière de prévention, on peut citer celles liées au programme de dépistage du cancer du sein. L'enquête de santé 2013 contient le constat suivant: « Le taux de couverture varie en fonction du niveau d'instruction. Les femmes ayant un niveau d'instruction élevé sont plus nombreuses à avoir eu une mammographie que les femmes moins instruites. Ainsi, chez les femmes de 50 - 69 ans, on passe d'un taux de couverture de 56% chez celles ayant tout au plus un diplôme de l'enseignement primaire à 82% chez celles ayant un diplôme de l'enseignement supérieur. »

Monsieur du Bus de Warnaffe, la réflexion pour atteindre le public précarisé de manière plus efficace est permanente, tant à travers les politiques que je mène que dans les interventions sur le terrain. Toutefois, nous savons aussi que les inégalités sont causées par une multiplicité de facteurs. L'ampleur de ces inégalités est déterminée par l'ensemble des politiques menées dans les différents secteurs.

Au risque de me répéter, voici les éléments sur lesquels nous avons une prise directe au sein de la Commission communautaire française. L'ensemble du secteur ambulatoire offre un service de qualité et de proximité à caractère multidisciplinaire et accessible financièrement. Les démarches de santé communautaire que la Commission communautaire française soutient, tant au sein des maisons médicales agréées que des associations, permettent d'aller à la rencontre des populations dans leur milieu de vie et de les mettre en contact avec des services de santé de proximité. Plusieurs associations développent des stratégies qui consistent à aller vers des publics particulièrement précaires, socialement exclus ou ayant peu de contacts avec les structures de soins classiques.

Ces stratégies d'approche permettent de rentrer en contact avec des usagers qui ont des problèmes de consommation, des personnes in carcérées, des personnes migrantes en situation irrégulière ou des publics très marginalisés. Les travailleurs de rue peuvent, selon les cas, donner de l'information pertinente, offrir du matériel de prévention, proposer une orientation vers des ressources médicales spécifiques ou encore accompagner les personnes vers des structures classiques. Les réseaux ambulatoires actuellement agréés contribuent également à améliorer l'accès aux soins et, de ce fait même, à réduire les inégalités, en favorisant notamment la mise en place d'actions intersectorielles pour répondre plus adéquatement et de manière concertée aux situations de plus en plus complexes dans lesquelles se trouvent les personnes prises en charge, tout en évitant les décrochages des usagers vis-à-vis de la relation d'aide et de soins. Une autre stratégie, inscrite en tant que priorité transversale du Plan de promotion de la santé, consiste à favoriser la littératie en santé, c'est-à-dire «la capacité d'accéder, de comprendre, d'évaluer et d'appliquer l'information de manière à promouvoir, à maintenir et à améliorer sa santé (...) ».

Par ailleurs, dans le cadre de la réforme des missions et fonctions de l'ambulatoire que nous amorçons actuellement avec ma collègue Céline Fremault, notre préoccupation centrale est d'évoluer vers un système basé plus que jamais sur les besoins de la population. Ces besoins doivent être analysés et les services devront définir leur projet sur la base de cette analyse. Là aussi, la prise en compte des inégalités fera partie intégrante des réponses qui devront être apportées par les opérateurs. Au niveau fédéral, dans le cadre de la conférence interministérielle (CIM) de la santé publique et de ses différents groupes de travail, les entités fédérées, dont la Commission communautaire française, rappellent régulièrement la nécessité de prendre en compte ces inégalités dans différents dossiers, dont le Plan alcool, les réformes en santé mentale, le plan de soins intégrés en faveur des malades chroniques, la promotion d'une alimentation équilibrée, etc. Par ailleurs, un groupe de travail intercabinets a pour mission de définir des objectifs de santé communs au pouvoir fédéral et aux entités fédérées. Le travail de ce groupe avance malheureusement lentement. La réduction des inégalités devra toutefois être intégrée dans la formulation de ces objectifs.

Pour vous répondre avec plus de précisions, je devrai me renseigner à propos de ce groupe ad hoc sur les inégalités en matière de santé. Vous le savez comme moi, ces inégalités sont dues à de multiples déterminants sociaux qui interagissent et dont une grande partie dépend des secteurs d'intervention autres que le système de santé. La complexité de ces déterminants sociaux ne suit évidemment pas la logique des découpages institutionnels. C'est pourquoi le principe de la santé dans toutes les politiques percole progressivement aux différents niveaux de décision, même si notre pays doit encore progresser en la matière.

Au niveau bruxellois, le Plan stratégique de promotion de la santé tient compte de cette dimension nécessaire en prévoyant des concertations avec d'autres niveaux de décision. Monsieur du Bus de Warnaffe, nous en avons déjà discuté à plusieurs reprises. Le Plan de santé bruxellois de la Commission communautaire commune intégrera également cette dimension. La question des inégalités est donc à la fois cruciale et complexe. Elle nous oblige à mener des politiques transversales dans une optique d'universalisme proportionné et d'intersectorialité. Dans le contexte que nous connaissons, l'évaluation de ces politiques constitue un enjeu central. Ce sont ces quelques principes qui doivent guider une politique de santé tendant vers plus d'égalité. (Applaudissements sur les bancs des groupes cdH et DéFI)

Mme la présidente. - La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

M. André du Bus. - Je partage totalement l'analyse que vous faites de la situation. Celle-ci n'est pas neuve car, lorsque je suivais mes cours en santé publique, il y a presque trente ans, on disait déjà la même chose. À l'université, les professeurs en épidémiologie avançaient déjà des chiffres de cet ordre. Ensuite, mardi dernier, avec quelques parlementaires - dont Claire Geraets, si je ne m'abuse -, nous avons assisté à la présentation d'une série de projets en promotion de la santé par l'asbl Sacopar. À cette occasion, plusieurs intervenants ont insisté sur l'analyse d'impact des décisions politiques en matière de santé.

Je vais déposer une résolution à ce sujet car nous devons maintenant avancer de man ière transversale. Le principe de la transversalité des effets de santé de toutes les politiques commence à percoler de façon significative au sein de plusieurs partis et auprès de la plupart de vos collègues. À un moment donné, il faut franchir le pas et accepter l'idée que l'on puisse analyser l'effet d'une décision ministérielle sur la santé de la population. La littérature à ce sujet est foisonnante.

Le Québec a déjà fait avancer ce domaine, de même que la France dans certaines régions ou encore la Suisse. Le renforcement de la transversalité nous permettrait de travailler plus efficacement sur l'ensemble des déterminants sociaux de la santé. Or, cela passe d'abord par une analyse d'impact. Je vous annonce donc que nous allons travailler sur ce point. Mme Cécile Jodogne, ministre. - Je vous annonce que j'ai récemment signé une proposition de subside au bénéfice de l'asbl Sacopar pour qu'elle puisse entamer cette étude. Peut-être votre résolution va-t-elle trouver un appui.