Soutien aux chercheurs en difficultés (scholars at risk)

Publié par andredubus le mar 19/02/2019 - 21:27
Question à Monsieur Jean-Claude Marcourt, ministre de l'Enseignement supérieur, de l'Enseignement de promotion sociale, de la Recherche et des Médias

M. André du Bus. – Monsieur le Ministre, à plusieurs reprises durant cette législature, j’ai interrogé le ministre-président sur l’état de nos relations avec la Turquie, notamment sur les initiatives prises par certaines universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles à l’égard des académiques turcs, dont plusieurs centaines ont déjà fait l’objet de poursuites judiciaires, voire de condamnations à des peines de prison. Je pense singulièrement aux académiques signataires de la pétition pour la paix en janvier 2016.

L’Université libre de Bruxelles (ULB) a été active dans le soutien à ces académiques, rejoignant le réseau international Scholars at risk – tout comme l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) – qui vise à la protection des académiques, ouvrant des chaires réservées à certains d’entre eux, prenant aussi des mesures de soutien aux étudiants turcs. Le 28 janvier dernier, le conseil académique de l’ULB a adopté une motion réaffirmant sa solidarité avec les académiques pour la paix en Turquie.

En avril 2018, le ministre-président m’a indiqué avoir demandé à Wallonie-Bruxelles International (WBI) d’identifier les projets menés par des opérateurs turcs ou de la Fédération Wallonie-Bruxelles et susceptibles de faire l’objet d’un accompagnement en dépit des circonstances. Il m’a également informé avoir chargé WBI de mener une réflexion sur la mise en place d’un nouveau programme destiné à soutenir les établissements de l’enseignement supérieur qui développent des actions d’accueil académique en situation d’urgence, tant sur le plan de l’intégrité physique que des libertés fondamentales.

Les établissements d’enseignement supérieur et l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (ARES) sont des acteurs fondamentaux de ces réflexions et initiatives. Le ministreprésident avait d’ailleurs prévu de demander à l’ARES d’établir un cadastre des initiatives existantes avant de réunir un groupe de travail.  Je reviens vers vous, en votre qualité de ministre de l’Enseignement supérieur, afin d’en savoir plus sur les suites de ce dossier, qui serait à présent entre les mains de l’ARES. Cette dernière a-t-elle réalisé le cadastre des initiatives existantes? Quels enseignements pouvons -nous en tirer? Une réflexion a-t-elle été menée au sein de la commission des relations internationales de l’ARES sur la protection que la Fédération Wallonie-Bruxelles et ses établissements d’enseignement supérieur peuvent apporter aux académiques en difficulté à l’étranger? Qu’est-il ressorti de cette réflexion? Des propositions vous ont-elles été adressées? L’ARES a-t-elle pris des initiatives?

M. Jean-Claude Marcourt, ministre. – Monsieur le Député, la gravité des situations problématiques sous-jacentes à vos questions doit retenir notre attention.  Comme ministre chargé de l’Enseignement supérieur, je m’en préoccupe, bien évidemment ! Ces derniers mois, on observe des attaques contre la liberté académique et l’autonomie institutionnelle dans certaines régions du monde, y compris en Europe.  L’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (ARES) et les établissements d’enseignement supérieur se sont penchés sur la situation des chercheurs et académiques en danger. Ils ont mené plusieurs actions pour défendre la liberté académique dans le monde. Par ailleurs, certains établissements ont dégagé des financements spécifiques pour favoriser l’accueil des chercheurs et académiques en danger, durant quelques mois ou quelques années, dans leur département.

Parallèlement à son interpellation des pouvoirs publics, le groupe de travail de l’ARES a réalisé, en septembre 2018, une cartographie des initiatives prises par les établissements d’enseignement supérieur, en faveur des réfugiés et des chercheurs en danger. Que constatons -nous? Tout d’abord, de nombreux établissements d’enseignement supérieur ont mobilisé des moyens humains et financiers importants pour répondre aux besoins des réfugiés accueillis dans leurs établissements: en renforçant des services d’accompagnement existants – orientation professionnelle et accompagnement dans les programmes d’études pour les admissions, inscriptions et pour l’apprentissage des méthodes d’étude, soutien psycho-médico-social, accompagnement dans les procédures légales; en développant des programmes préparatoires destinés aux réfugiés, en accueillant gratuitement des réfugiés comme élèves libres, en intégrant des réfugiés à la vie étudiante, en organisant des échanges interculturels, en formant du personnel académique et administratif et en sensibilisant différents publics à la question migratoire.

Deux universités ont développé des programmes de bourses de recherche destinés aux chercheurs en danger. Les établissements ont pointé plusieurs difficultés dans la cartographie: l’absence de ressources budgétaires complémentaires pour l’accueil du public visé; la maîtrise de la langue; l’absence de documents officiels dans les procédures d’instruction; le caractère particulier du public visé.  En outre, la présence de réfugiés dans les établissements d’enseignement supérieur a généré de nouveaux besoins. De nombreux établissements ont développé des outils pour les accueillir. La commission des relations internationales de l’ARES a créé, dès le mois d’août 2017, un groupe de travail pour analyser la situation des chercheurs, des académiques en danger, des réfugiés et pour trouver des pistes de solutions sur ces deux thématiques.  Les membres du groupe de travail élaborent des propositions d’actions à mener. Elles seront transmises au ministre-président dans les prochaines semaines.

En octobre 2017, l’ARES a accueilli la chercheuse américaine Victoria Kelberer, grâce à l’aide du Fulbright Specialist Program. Durant son mois passé en Belgique, Mme Kelberer a rencontré 14 établissements d’enseignement supérieur et organismes publics, pour faire un état des initiatives prises par les établissements en faveur des réfugiés, mais aussi pour offrir des conseils et des méthodologies en développement de projets destinés à ce public cible. En effet, nombreux sont les établissements d’enseignement supérieur qui, à leur échelle, ont facilité l’accès à leurs auditoires pour les réfugiés et qui ont développé une offre spécifique pour ce public, telle que des cours de langue, des programmes préparatoires ou un accueil socio-psychologique.

La visite de Victoria Kelberer a fait l’objet d’une publication disponible sur le site internet de l’ARES.

En outre, l’ARES a participé activement à de nombreux séminaires pour suivre l’évolution des libertés académiques à travers le monde et échanger avec ses différents partenaires sur les actions menées ou à mener. Depuis 2017, l’ARES est également membre du réseau Scholars at Risk et a donc été associée à toutes les activités du réseau.  Cette adhésion facilite le rôle de veille et de soutien aux chercheurs en danger et permet d’effectuer un retour vers l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Par ailleurs, des discussions ont déjà été entamées avec le cabinet du ministre-président et WBI afin d’explorer les possibilités de mettre en place un outil de financement dédié aux chercheurs en difficulté afin de couvrir les frais de séjour, de voyage, de déplacement et de logement.

M. André du Bus. – Les éléments que vous venez de me fournir, Monsieur le Ministre, témoignent de multiples initiatives émanant de l’ARES. Je remarque toutefois que votre réponse ne fait à aucun moment référence à la situation de la Turquie.

M. Jean-Claude Marcourt, ministre. – L’une des deux bourses que j’ai citées concerne ce pays.

M. André du Bus. – J’en prends bonne note. C’est important de le préciser puisqu’au départ notre indignation portait sur la situation là-bas, d’autant plus qu’un accord de coopération a été signé en juin 2011 entre la Communauté française et la Turquie pour renforcer les échanges académiques. Dans ce contexte, une solidarité particulière doit évidemment émerger vis-à-vis de ces chercheurs turcs, d’autant plus qu’une soixantaine d’entre eux ont été emprisonnés avec des journalistes il y a une semaine d’ici.  Ces deux catégories font partie du public visé par l’accord de coopération déjà mentionné.