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3 jours en Turquie : enjeux politiques

Soumis par andredubus le

Réflexions suite à une mission de trois jours en Turquie avec les députés Jean-Claude Defossé (Ecolo), Fatoumata Sidibé (FDF) et le journaliste indépendant Mehmet Koksal, sur les enjeux politiques liés au respect de la liberté de la presse, aux revendication kurdes et à la question de la reconnaissance du génocide arménien.

buy cialis online without a prescription1. Impressions générales à propos d'Istanbul : Le touriste, l'étranger qui débarque aujourd'hui à Istanbul ne peut être que saisi par le caractère performant de la gestion de cette ville. M'y étant rendu déjà à deux reprises, en '77 et en '93, j'ai pu mesurer l'évolution dans trois domaines :

La propreté : on ne relève aucune trace de saleté dans les rues, aucun papier, aucun sac en plastique, aucune canette, aucun mégot par terre, des poubelles enterrées, et, curiosité, peu de balayeurs, du moins visibles durant la journée.

Les services des transports en commun (métro, tram, bus, bateaux) : on apprécie la rapidité du service liée à une fréquence soutenue, une facilité d'accès par l'intermodalité du système unique de paiement (puce) et la modernité du matériel roulant.

La gestion des chantiers : ceux-ci sont propres et bien isolés de la rue par des palissades en alu. De plus ils garantissent une information correcte et permanente par un affichage des plans, coupes et élévations des projets de construction/rénovation.

Par contre, la persistance d'un régime fort est perceptible à tous les coins de rue. La surveillance est assurée dans les lieux publics par des systèmes de caméras et par une police omniprésente. Les effectifs de la police ont été multipliés par 5 ces dix dernières années. Ce qui est manifeste au vu de l'âge particulièrement jeune des policiers. On s'en rendra compte au site de Silivri, la prison « à ciel ouvet », dans la Jandarmia, la police chargée de la surveillance des prisons. Incontestablement le passage d'un régime militaire à un régime policier n'est pas une formule creuse.

2. Evolution et perspectives politiques liées aux tensions multiples et croisées :

1. A l'Est ou à l'Ouest ? Plutôt à l'Est et à l'Ouest ! Avec un taux de croissance supérieur à 8 % le pays est reconnu comme terrain d'investissement de prédilection pour les acteurs économiques européens tout comme pour les investisseurs ... russes, chinois et asiatiques en général. Ce qui explique l'évolution en demi-teinte de la candidature de la Turquie à l'UE. Ce n'est pas seulement en réponse aux freins actionnés par plusieurs pays européens à son adhésion à l'Union qu'Ankara s'est récemment rallié à l'Organisation de Shangaï qui regroupe les « Grands » du monde de l'Asie. C'est surtout un principe de réalité qui guide ce pays de plus de 75 M° d'habitants à rejoindre les grands acteurs économiques du continent asiatique. Ankara fait clairement comprendre que le maintien de sa croissance n'est pas forcément tributaire de son adhésion à l'UE. « Cap à l'Est » lançait Guillaume Perrier dans un article récent du Monde consacré à la situation de la Turquie. En somme rien de vraiment neuf pour un pays qui a toujours joué le trait d'union entre les continents et donc assuré le rôle de carrefour des cultures et du négoce. Et si l'UE représentait, voici quelques années encore, un gage de stabilité et de croissance pour tous ses pays membres, la récente évolution économique et financière de l'Union n'offre plus le même degré d'attractivité pour un pays comme la Turquie qui bénéficie d'autres leviers de croissance.

2. Un pouvoir écartelé entre ses déclarations d'intention et les réalités de terrain. La situation des nombreux journalistes en détention préventive reste inacceptable au vu de leurs chefs d'accusation et du cynisme des tribunaux en place. Accusés de terrorisme pour délits de presse et d'opinion (le journaliste Ahmet Shik a fait 13 mois de préventive sur base d'une intention de publication d'un ouvrage ne faisant que compiler des faits précédemment médiatisés) et soumis à l'arbitraire d'un système judiciaire qui utilise sans vergogne les témoins anonymes, les journalistes mènent un combat qui n'est malheureusement pas nouveau. Seule et maigre consolation : l'évolution des formes de répression. D'un système qui pratiquait l'élimination sans vergogne (72 journalistes du quotidien Özgür Gündem, créé en 1989, ont été assassinés, le dernier en 2008), le pouvoir a mis en place des tribunaux d'exception donnant à ses juges le plus large pouvoir d'interprétation. Nous avons assisté ce lundi 22 avril à la reprise de l'audience concernant le jugement de 44 journalistes, dont la plupart en détention, pour faits qualifiés de terrorisme. En réalité des délits de presse liés à la défense de la cause kurde. En guise d'ouverture le président du tribunal invitait chacun à constater qu'en vertu du principe de séparation des tribunaux et des prisons, la tenue du procès se faisait bien dans un tribunal distinct de la prison. A ceci près que la porte latérale du tribunal donnait accès direct à l'enceinte de la prison et qu'un nouveau tribunal, plus spacieux était un voie d'achèvement juste en face. L'ensemble se tenait dans le vaste périmètre de 960.000m² de Silivri, petite cité consacrée à l'incarcération de 11.000 prisonniers. Sorte d'Alacatraz local duquel personne, à ce jour, n'a réussi à s'évader. Seul espace de liberté : le ciel, confirmé par les gobelets de la cafétaria du tribunal sur lesquels est inscrit « Silivri, la prison à ciel ouvert ». C'est le destin actuel de tous les journalistes qui prennent le risque de critiquer, de remettre en question le pouvoir en place. Et ce, alors que la Constitution, via son article 28, garantit que la presse est libre et ne doit pas être censurée. Par ailleurs, tous les observateurs attendent de voir si l'annonce de l'adoption du quatrième paquet de réformes judiciaires permettant de ne plus utiliser le qualificatif de terroriste comme chef d'accusation des délits de presse et d'opinion se traduira par la libération des journalistes indûment emprisonnés. A ce jour, ce paquet de réforme, sous le couvert d'une procédure -lente!- qui attend toujours la signature du Président, ne parvient pas à produire ses effets. Nombreux sont ceux qui attendent également les premières mesures de pacification suite aux déclarations du Premier ministre Erdogan qui, en réponse à l'ouverture faite par le leader historique kurde Oçalan, a laissé filtrer l'espoir d'un apaisement de la tension kurde. Pour de nombreux observateurs, un des effets de cette pacification tiendrait dans la levée des chefs d'inculpation des journalistes pro-kurdes. Beaucoup d'espoirs, beaucoup de perspectives donc. Mais force est de constater que ces déclaration ne se manifestent, à ce jour, par aucun fait objectif. En matière de respect des droits de l'homme et des valeurs de la démocratie, la réalité ne plaide toujours pas pour le pouvoir en place. Ce n'est pas pour rien que le dernier rapport de Reporter sans Frontières place la Turquie au 154ème rang mondial en terme de respect de la liberté de la presse. Ankara peut-elle continuer à maintenir une image internationale aussi ternie ? C'est la question à laquelle l'actualité donnera sans doute des éléments de réponse.

3. Religion vs laïcité : un enjeu d'Etat. Le premier ministre Erdogan n'a jamais caché l'inspiration religieuse de sa mission politique. Un enracinement religieux qui, d'abord, reste son vecteur de communication privilégié avec la population, et qui a ensuite, progressivement mais de façon déterminée et bien orchestrée, induit de nouveaux codes culturels et sociaux inspirés d'un islam sunnite modéré. Cette évolution conduit aujourd'hui à une ferveur religieuse qui confine à la pression socio-économique. A tel point que dans de nombreux quartiers commerciaux, il ne fait pas bon pour un commerçant d'être pointé du doigt comme mécréant par sa clientèle. C'est la garantie d'un chiffre d'affaires qui vire à la baisse. Et tout le monde, dès lors, de se retrouver à la mosquée. L'identité religieuse doit s'afficher. Partout, jusque sur la carte d'identité qui mentionne clairement « musulman », « chrétien » ou « juif ». Le « chrétien » intégrant les orthodoxes, les catholiques et donc les Arméniens. Et, selon Aris Nalci, journaliste arméno-turc de la chaîne privée IMC, il n'est pas aisé d'obtenir vierge de toute identité religieuse. Le passeport n'échappe pas à la règle puisque les n° commençant par 31 désignent les Arméniens tandis que les n° commençant par 89 désignent les Juifs ! La machine étatique est bien rodée pour imposer ce réflexe religieux à tous et en toutes circonstances, exceptés aux espaces et lieux publics. Digne héritier de quasi un siècle de laïcité de l'Etat, le port du foulard reste interdit au Parlement. Mais pour combien de temps encore ? Le PKK lorgne avec beaucoup d'envie sur ces parlements européens, berceau du monde judéo-chrétien, qui n'interdisent pas le port des signes religieux à ses parlementaires. Tout un symbole. La question pour les dirigeants du PKK reste de savoir comment utiliser au mieux les procédures démocratiques pour imposer un régime, dans les faits, chaque jour plus islamique. A titre d'exemple, les prêches du vendredi sont toutes sous le contrôle du Dianet qui fait partie des services du Premier ministre. La religion est directement liée au pouvoir et à l'identité. Finalement, comme le dit Guillaume Perrier, on ne peut être Turc sans être musulman. C'est dans cette affirmation identitaire qu'il faut comprendre l'impossibilité, pour le pouvoir, de reconnaître le génocide arménien. Parce que parler du génocide arménien reviendrait à reconnaître qu'une partie importante de la population actuelle a des racines arméniennes et donc non musulmanes. Ce qui reste aujourd'hui encore inacceptable, même si de plus en plus de voix s'élèvent à l'intérieur du pays pour lever cette chape de plomb identitaire. Dans cette perspective, l'espoir de voir les institutions devenir un jour pleinement démocratiques reste ténu. D'autant que les opposants restent eux aussi fortement ancrés dans des réflexes religieux. Aucune véritable alternative démocratique ne parvient à émerger dans ce contexte d'instrumentalisation des structures de l'Etat au service du pouvoir en place. Selon Nazim Alpman, éditorialiste de Birgün, le Premier Ministre Erdogan se sert de la démocratie comme d'un tramway. Il sert à franchir des étapes, mais on en descend quand on veut pour prendre un autre moyen de locomotion pour atteindre sa destination. Seule lueur d'espoir, une décentralisation potentielle du pouvoir, via une déclinaison fédéraliste, qui donnerait davantage de compétences aux communautés locales. Un de nos interlocuteurs évoquait la perspective de la création de 16 régions et d'autant de parlements. Mais cet interlocuteur semble bien seul à partager cette perspective. L'avenir apparaît donc bloqué ou suspendu à des ruptures inattendues. Une des questions posées par plusieurs journalistes est de savoir si l'évolution récente des rapports entre Erdogan et Oçalan à propos de la situation kurde constituera un élément déterminant de ces ruptures.

Conclusions de cette mission

En tant que parlementaire fédéral et bruxellois, plusieurs axes de réflexion s'imposent au retour de cette mission :

Une meilleure compréhension de l'évolution du positionnement de la Turquie à l'égard de son adhésion à l'UE.

L'utilité de poursuivre les actions publiques en faveur de la libération des journalistes détenus pour délits de presse.

La question de l'instrumentalisation de la religion au service du pouvoir et ce, au détriment des principes démocratiques qui visent la reconnaissance des individus dans leur diversité identitaire.

Le rôle des communautés turques à l'étranger qui, sous l'empreinte d'une religion elle-même sous le contrôle permanent de l'Etat, participent au lobby international de protection du pouvoir en place, en l'occurrence l'AKP.

La complexité et le caractère paradoxal d'une situation qui 1/ fait aujourd'hui d'Erdogan le personnage qui pourra donner des signaux d'apaisement sur plusieurs fronts : la question kurde et son corollaire, la liberté de la presse, et 2/ A Bruxelles et en contrepoint d'un islam radical prôné par l'Arabie Saoudite dans plusieurs mosquées bruxelloises, l'intérêt, dans les mosquées turques bruxelloises, d'une religion musulmane modérée car précisément sous le contrôle permanent de l'Etat turc.

La nécessité de poursuivre et d'amplifier les relations avec la Turquie qui apparaît comme un pays à la croisée des chemins et qui regorge de vitalité et de potentialités. zp8497586rq