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Cohabitation des Tortues et des Lièvres

Soumis par andredubus le

Discussion avec Monsieur Pascal Smet, Ministre chargé de la mobilité et des travaux publics

Notre pays, engoncé trop longtemps dans ses certitudes du tout à la voiture des années 60, est confronté aujourd'hui à des défis d'envergure en matière de mobilité. Notre Région, en particulier, a développé une conscience des enjeux économiques, environnementaux, sanitaires et sociaux qui sous-tendent ces défis, et a élaboré une politique en conséquence depuis plusieurs législatures.

La dernière déclaration de politique régionale nous le rappelle en affirmant que :

  • le développement des modes de déplacement actifs sera poursuivi et renforcé avec comme priorité d'amplifier la marche pour les petites distances ;
  • ce développement sera également axé sur le vélo et sur l'objectif de la mise en place d'un réseau régional 100% cyclable ;
  • la spécialisation des voiries devrait voir le jour avec la mise en place de pistes cyclables séparées et sécurisées.

M. Pascal Smet, ministre.- Vous me posez des questions sur les pistes cyclables séparées. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux en parler une fois pour toutes lors du débat général. Si j'en parle ici aujourd'hui, la prochaine fois, je n'aurai rien de nouveau à rajouter.

M. le président.- Peut-être que M. du bus de Warnaffe préfère recevoir sa réponse aujourd'hui, plutôt que d'être mêlé au débat général.

M. André du Bus.- Je préfère effectivement maintenir ma question aujourd'hui.

Depuis le dépôt de mon interpellation, des fuites dans la presse ont fait état de votre volonté de création de 80km de pistes cyclables sécurisées, notamment au niveau de la Petite ceinture, de la route du canal et de la périphérie, et de la création d'un réseau express régional vélo (RER-vélo). Pouvez-vous nous détailler l'agenda de l'ensemble des travaux ? Quelle en sera la procédure ? Prévoyez-vous de les réaliser de nuit ?

Dans l'article que j'ai lu dans La Libre Belgique, il était également annoncé que la majeure partie de ces pistes cyclables seraient isolées physiquement des voitures par des travaux d'infrastructure. Outre la Petite ceinture, quelles routes seront-elles dotées d'une piste cyclable séparée ?

Ce plan a-t-il fait l'objet d'une concertation avec les communes ? D'après l'article, c'est le cas, ou plus ou moins.

Avez-vous également établi un contact avec la Région flamande concernant le RER-vélo ?

Voilà pour les nouvelles questions amenées par ces fuites dans la presse.

Sur base d'observations opérées en 2014 sur deux axes routiers, les Pays-Bas ont ouvert le débat sur l'opportunité de séparer les cyclistes "tortues" (plus lents) des cyclistes "lièvres", équipés de vélos de route ou de vélos électriques et qui ont développé une musculature performante.

L'infrastructure qui peut convenir aux cyclistes plus lents ne convient généralement pas aux cyclistes aguerris, que l'on retrouve alors souvent hors la loi sur la route. Hors la loi, dans la rue de la Loi, c'est le choix que font certains lorsque l'infrastructure est d'autant plus inadaptée qu'elle est préjudiciable, lorsqu'elle conduit les cyclistes à éviter de frôler les piétons par la gauche, voire par la droite, sur un axe majeur de pénétration.

Ceci étant dit, je souhaiterais attirer l'attention sur les 40 ans du Groupe de recherche et d'action des cyclistes quotidiens (Gracq) cette année.

C'est avec cette note positive que je souhaiterais vous proposer de tirer un bilan de la politique de développement du cycle menée ces dernières années.

Dans le cadre de la mise en place de pistes cyclables séparées et sécurisées, peut-on espérer qu'au moins celles des grands axes, comme celles de la rue de la Loi et le long de la Petite ceinture, soient séparées également du trottoir afin d'assurer la sécurité des piétons ? D'après ce que j'ai lu dans la presse, cela devrait être le cas.

Concernant la rue de la Loi, pouvez-vous préciser, le cas échéant, les raisons de conception qui ont amené à séparer le trottoir des piétons des bandes automobiles par une bordure et des barrières, sans prévoir aucun élément de sécurité entre ces mêmes piétons et la piste cyclable ? L'empruntant quotidiennement, je confirme que la cohabitation des cyclistes et des piétons sur cet axe est dangereuse.

Cette configuration risque-t-elle d'être reproduite dans les aménagements nouveaux, notamment ceux de la Petite ceinture ?

Enfin, avez-vous une réflexion sur la distinction entre cyclistes tortues et lièvres faite aux Pays-Bas ? Le débat pourrait-il être envisagé chez nous ?

De voorzitter.- De heer De Lille heeft het woord.

De heer Bruno De Lille (Groen).- Si nous voulons faire de Bruxelles une ville cyclable,  nous devons veiller à ce que deux groupes distincts de  cyclistes,  les  rapides  et  les  lents,
trouvent  leur place dans le trafic. Ces  deux  catégories  de  cyclistes  ont  peu  à  voir l'une  avec  l'autre  et  peuvent  même  représenter  un danger l'une pour l'autre.

Dans des villes comme Amsterdam et Copenhague, où   le   nombre   de   cyclistes   est   beaucoup   plus important  qu'à  Bruxelles,  l'utilisation  simultanée de  la  voie  publique  par  ces  deux catégories  de cyclistes s'avère parfois problématique.

À  Copenhague,  où  les  cyclistes  lents  et  rapides circulent de part et d'autre de pistes cyclables très larges,  il  arrive  qu'un  visiteur  non  averti  circule trop  lentement  sur  la  bande  réservée  aux  cyclistes rapides, et les gêne.

La    Région    bruxelloise    doit    considérablement renforcer   le   rôle   du   vélo   à   l'avenir,   et   n'y parviendra  qu'avec  une  infrastructure  cyclable  de qualité.

Pour  ce  faire,  il  ne  suffit  pas  de  s'adapter  aux besoins  actuels,  comme  ce  fut le  cas  durant  la précédente  décennie,  mais  il  importe  d'anticiper l'augmentation    exponentielle    du    nombre    de cyclistes.

L'aménagement  de  pistes  cyclables  plus  larges  est la   seule   solution   envisageable   pour   permettre l'usage  simultané  de  celles-ci  par  différents  types de  cyclistes.  Cela  soulève  une  fois  de  plus  la question de la place dévolue au cycliste sur la voie publique et donc de celle qu'il faut laisser à l'automobiliste, le cas échéant en supprimant des bandes de stationnement, en réduisant le nombre de bandes pour les voitures, en basculant vers la circulation automobile à sens unique.

C'est au responsable politique, et il convient de le faire dès à présent, qu'il revient de trancher. En se contentant d'aménager des pistes cyclables étroites en bordure de la voie publique, on n'incite aucunement les gens à se déplacer à vélo et on génère des conflits entre les tortues et les lièvres.

Quelle est la position du gouvernement bruxellois à ce sujet ?

M. le président.- La parole est à M. Pinxteren.

M. Arnaud Pinxteren (Ecolo).- Il me semble important de recontextualiser le débat. Nous connaissons les piètres performances de Bruxelles en matière de lutte contre la congestion automobile ainsi que les tristes records bruxellois en matière de pollution de l'air. Tous ces éléments ont un impact sur l'attractivité globale de la ville. Il est donc primordial d'avoir une réflexion globale sur la ville, sa mobilité et son attractivité.

Dans ce cadre, le vélo joue un rôle essentiel. L'augmentation des déplacements cyclistes contribuera à la qualité de vie en ville et participera à la construction d'une ville durable, vivable et donc plus attractive.

C'est pourquoi le vélo doit être un rouage essentiel de la politique de mobilité aux côtés d'autres leviers comme les transports publics. Ce n'est pourtant pas le sentiment que nous avons aujourd’hui.

À Londres, il fut décidé de construire 200km d'infrastructures cyclables modernes, rapides et sécurisées. Ces 200km d’infrastructures séparées convergent vers le centre-ville. Un fois dans le centre, l'usager retrouve des itinéraires cyclistes locaux avec des dessertes, des aménagements et un balisage, l'équivalent de nos itinéraires cyclables régionaux (ICR). On voit donc clairement la complémentarité entre les infrastructures sécurisées des voiries pénétrantes et les infrastructures aménagées dans les voiries et les dessertes locales.

Par rapport à cet exemple et plus généralement par rapport à la vision que l'on peut avoir de la ville et du déplacement en ville, la question posée par M. du Bus de Warnaffe de la cohabitation entre les cyclistes et les autres usagers est posée. Tout comme la question des priorités des pouvoirs publics en matière d'infrastructures. Que fait-on ? Un ICR ou un RER-vélo ?

Que fait-on pour tenter d'atteindre les objectifs de part modale que nous nous sommes fixés dans les différents plans ? Une chose est sûre : pour y arriver, nous devrons aussi parler à ces personnes qui ne sont pas des guerriers cyclistes urbains militants, au plus grand nombre, soit aux "tortues". Et convaincre ces "tortues" qu'elles peuvent aussi se déplacer en toute sécurité en vélo à Bruxelles.

Il y a donc un discours à avoir mais aussi des infrastructures à proposer. Vous avez annoncé...

M. Pascal Smet, ministre.- Moi, je n'ai rien annoncé !

M. Arnaud Pinxteren (Ecolo).- Soit. Les 80km de voiries sécurisées annoncés constituent en tout cas une bonne nouvelle pour le déplacement entre la périphérie et le centre de Bruxelles, mais cela n'offre pas encore une réponse quant à la desserte intrarégionale. Je vous avais déjà interrogé à ce sujet dans le cadre du débat opposant les itinéraires cyclables régionaux (ICR) et le RER-vélo. Il ne faudrait pas qu'un projet se substitue à l'autre, qu'une priorité fasse oublier d'autres aménagements.

Considérant l'enveloppe budgétaire réduite et limitée de la politique cycliste sous cette législature, où placez-vous la priorité ? Dans des infrastructures séparées et sécurisées ? Ou dans des ICR, des parcours balisés et des dessertes locales pour les habitants de Bruxelles ? Comment allez-vous affecter votre budget ?

Bruxelles étouffe. On s'asphyxie. Nos enfants ont des problèmes respiratoires graves. On ne bouge plus, ou de plus en plus difficilement. Il y a une vraie urgence. Quel est votre agenda pour la mise en œuvre de cette décision du gouvernement en matière d'aménagements cyclables ?

M. le président.- La parole est à M. Doyen.

M. Hervé Doyen (cdH).- Je remercie M. du Bus pour son interpellation et je souscris aux interventions des uns et des autres.

Lors d'un été radieux, l'une des bandes de circulation de la rue de la Loi fut mise en voie cyclable, à titre d'essai. Ce faisant, la largeur de la piste cyclable existante fut multipliée par quatre ou par cinq, et cette dernière fut séparée de la voie piétonne.

Avec Mme Grouwels, j'ai regretté que cette expérience ne soit pas pérennisée. La réponse qu'elle m'avait donnée était qu'elle enlevait aux voitures une bande de circulation. Pour moi, il s'agit là d'un sophisme, car chaque fois qu'un automobiliste décide de prendre son vélo, il libère de la place pour les autres voitures, ce qui produit un rééquilibrage. Pour les automobilistes eux-mêmes, une politique cycliste volontariste se révèle donc bénéfique.

Seriez-vous favorable à ce que cette expérience, qui s'était révélée concluante, soit pérennisée ?

M. le président.- La parole est à M. Smet.

M. Pascal Smet, ministre.- Le gouvernement a en effet approuvé le Plan vélo, les pistes cyclables séparées et sécurisées, et intégré le RER-vélo. Ces derniers mois, on a élaboré avec les communes ce qui pour moi demeure pour l'instant un plan de travail pour les cinq ans à venir. Je n'avais donc pas l'intention de communiquer sur ce point pour éviter que l'on me reproche de faire des effets d'annonce.

En l'occurrence, nous souhaitons avancer mais, avant tout, nous devons savoir où agir et quels choix opérer, en supprimer, par exemple, des places de stationnement. Aujourd'hui, le consensus est atteint. Le gouvernement a arrêté ses choix en concertation avec les communes.

Bien entendu, avant de rédiger les plans concrets, piste cyclable par piste cyclable, de nouvelles négociations devront avoir lieu. Si, au cours de ce processus, l'on constate qu'il existe ici et là une alternative valable, conforme à l'esprit du plan et respectueuse de ses critères, elle sera prise en considération. Le plan n'est pas cadenassé. Il pourra, le cas échéant, être amélioré en accord avec les communes.

Je n'avais pas vraiment l'intention de communiquer sur ce plan qui est un outil de travail en pleine élaboration, mais plutôt de dresser un bilan, piste cyclable par piste cyclable, des actions effectuées et encore à venir, à la fin de la législature.

Le plan est rédigé pour 2020. Il prévoit des pistes cyclables sécurisées et, le plus souvent, séparées. Parfois, elles peuvent coïncider avec un couloir pour les bus. Il nous permettra de disposer d'une dorsale cycliste régionale reliée au réseau de pistes cyclables du Brabant flamand.

Comme vous le savez, le gouverneur de la Province du Brabant flamand m'a invité, ainsi que le directeur général de la STIB et Bruxelles Mobilité, à l'accompagner à Malmö et à Copenhague, avec les députés permanents et les bourgmestres, pour y découvrir la politique relative au vélo afin de développer une approche intégrée.

On a établi un plan de travail financé à hauteur de 12 millions d'euros. On prévoit le montant dans le budget annuel. On veut réaliser les deux options.

Une étape historique a été franchie avec la Ville de Bruxelles puisque cette dernière s'inscrit dorénavant aussi dans la logique des pistes cyclables séparées. Point de coupure quand on arrive au Pentagone.

Ce qui a été réalisé dans la rue de la Loi par Jos Chabert est le reflet d'une l'époque où, pour installer une piste cyclable séparée à Bruxelles, il fallait encore livrer un véritable combat. Le compromis obtenu fut donc d'intégrer cette piste cyclable au trottoir, en pariant sans doute sur le fait que le tout petit nombre de cyclistes qui l'emprunteraient ne gêneraient pas les piétons. Aujourd'hui, cette piste cyclable est victime de son propre succès : 10.000 piétons et 4.000 cyclistes fréquentent quotidiennement les trottoirs de cet axe, et elle n'a plus les dimensions requises pour accueillir ce trafic.

L'utilisation des couleurs au sol pour séparer le trajet des piétons de celui de cyclistes n'est pas non plus très judicieuse. Certains la prennent pour une décoration, et les piétons qui en discutent en groupe sur le trottoir sont interrompus par le bruit des sonnettes de vélos qui veulent passer.

Le débat sur les cyclistes "lièvres" et "tortues" n'est pas neuf. Je pense que les deux catégories doivent coexister dans la ville et il faut juste prévoir des pistes cyclables assez larges ou parfois spécialisées. À la hauteur de la place Rogier, une piste cyclable est aménagée sur un côté du boulevard dont l'usage est essentiellement local, car la bande de bus y sera également ouverte aux cyclistes.

De heer Bruno De Lille (Groen).- Het probleem is dat je verplicht bent op het fietspad te rijden als dat er is.

M. Pascal Smet, ministre.- Pas quand les bandes de bus peuvent également être considérées comme des pistes cyclables. L'usager a ainsi le choix, le marquage au sol d'un côté et la piste cyclable de l'autre côté. On aura dès lors deux pistes cyclables. Dès le moment où une bande de bus est considérée comme une piste cyclable, le problème est résolu.

Le plan a bien été pensé. Il reste encore des points à élaborer mais nous souhaitons travailler à l'avenir piste cyclable par piste cyclable. Malheureusement, nous n'en sommes pas encore à la situation des Pays-Bas ou de Copenhague. La part modale cycliste n'atteint pas les 50% à Bruxelles. Elle est à peine de 5%.

La densité du réseau est encore limitée mais vous avez raison, la règle est simple : plus on donne de place aux cyclistes et aux piétons, plus de cyclistes et de piétons nous aurons. La règle est la même pour la voiture.

Le gouvernement a donc décidé de changer la donne et de développer ces pistes cyclables séparées.

Concernant la rue de la Loi, je ne vais pas m'aventurer dans une réponse. Je vous dirai simplement qu'il y a aussi la rue Belliard et qu'elle sera peut-être aussi incluse dans le plan. Chaque chose en son temps.

(Sourires)

M. le président.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

M. André du Bus.- Nous vous soutenons car l'activité cycliste doit, pour de nombreuses raisons, être renforcée à Bruxelles. J'aimerais rappeler un élément qui l'est rarement : son
influence bénéfique sur la santé. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié une étude très intéressante démontrant que les personnes qui pratiquent quotidiennement le vélo font faire à la sécurité sociale une économie de 30%. En effet, la pratique cycliste diminue le risque de souffrir de pathologies courantes comme les grippes ou les angines. En outre, les cyclistes se sentent plus en forme et moins fatigués. Je le confirme !

Le Gracq est favorable à un élément que vous avez évoqué : le libre choix d'utiliser la route ou la piste cyclable, comme c'est le cas en France. En Belgique, un panneau indiquant une piste cyclable impose son utilisation. Les cyclistes rapides, roulant à 30 ou 35 km/heure - notamment grâce au vélo électrique devraient pouvoir rouler sur route.

Vous faites référence au débat avec les communes. Or l'avenue d'Auderghem est en plein réaménagement et aucune piste cyclable réservée ne semble prévue. C'est un réel problème pour la centaine de cyclistes qui rejoignent chaque jour le rond-point Schuman via cette avenue. Nombreux sont ceux qui prennent l'avenue à contre-sens. La situation est dangereuse.