La Drug Lijn, la ligne d’assistance téléphonique flamande, a enregistré en dix ans un doublement des appels pour des dépendances aux médicaments.
Selon le communiqué de presse publié il y a une dizaine de jours, les appels relatifs à la dépendance aux drogues sont aujourd’hui moins nombreux que ceux qui ont trait à la dépendance aux médicaments.
Ce constat inquiétant peut également être dressé au vu de l’augmentation des ventes de calmants. Les Belges en ont acheté 600 000 par jour en 2009, soit une hausse de 15 % par rapport à 2006. La Belgique occupe ainsi la première place parmi les pays qui consomment le plus de médicaments.
Au cours de la précédente législature, j’étais déjà intervenu pour exprimer mon inquiétude face à la banalisation de la consommation d’antidépresseurs et d’antipsychotiques sans contrôle médical. J’avais fait référence à l’époque à une étude des Mutualités chrétiennes, qui avaient interrogé 5,5 millions de leurs membres. La consommation de ces médicaments paraissait inquiétante et touchait principalement les femmes et les personnes âgées.
Permettez-moi de réitérer mon sentiment qu’un meilleur encadrement de l’utilisation de médicaments est primordial. J’aimerais également attirer votre attention sur les stratégies de marketing des firmes pharmaceutiques qui, sous prétexte de mieux informer le public, incitent à la consommation de médicaments. En effet, il est indéniable que ces firmes ont leurs propres intérêts et priorités, qui ne sont pas toujours compatibles avec une diffusion objective de l’information. La publicité grand public pour les médicaments sur prescription est en principe interdite.
Toutefois, les firmes rivalisent d’ingéniosité pour contourner cette interdiction en organisant des campagnes d’information peu objectives. La publicité grand public pour les médicaments en vente libre est autorisée mais soumise, en principe, à des règles et des contrôles. Ainsi, par exemple, l’arrêté royal du 7 avril 1995 relatif à l’information et à la publicité concernant les médicaments à usage humain prévoit notamment que « les informations doivent être exactes, actuelles et vérifiables, présenter le médicament de façon objective et sans en exagérer les propriétés ».
Dans ce contexte, pourriez-vous préciser le rôle que pourrait assumer la Communauté française en termes de prévention afin de répondre à une dépendance résultant d’une consommation de médicaments non encadrée ? Une concertation avec les autres niveaux de pouvoir est-elle prévue pour lutter contre cette dépendance de plus en plus présente en Belgique ? Cette concertation pourrait avoir lieu à la faveur de la conférence interministérielle sur les drogues. La cellule sur les drogues a été mise sur pied avec les représentants des entités fédérées il y a peu. Enfin, ne faudrait-il pas également réfléchir avec le niveau fédéral à un meilleur contrôle des publicités des firmes pharmaceutiques ?
Mme Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l’Audiovisuel, de la Santé et de l’Égalité des chances. – La consommation de médicaments tels qu’antidépresseurs, analgésiques, anxiolytiques et somnifères est importante dans nos sociétés occidentales. Je n’ai toutefois pas été informée d’une recrudescence des dépendances liées à cette consommation. Le fait que plus d’appels soient arrivés sur une ligne d’assistance peut être le signe que davantage de personnes la connaissent, se posent des questions sur leur consommation médicamenteuse et cherchent du soutien.
Nos sociétés occidentales font peser le poids de la conduite d’une vie sur le seul individu. Dans un contexte de consommation généralisée et de précarité économique, beaucoup de personnes ressentent le besoin d’apaiser leur stress, de réduire leur anxiété, de s’octroyer quelques heures de sommeil. Nous savons que la consommation de ces médicaments n’apporte pas une réelle solution aux difficultés rencontrées par ces personnes.
Nous savons également que beaucoup de ces substances peuvent entraîner de sérieux phénomènes d’accoutumance. Plus qu’un médicament, le psychotrope est « un produit à traiter les malheurs de la société » disait Edouard Zariphian, ce psychiatre français qui militait pour une approche plurielle et humaniste des souffrances de l’âme.
Devant la pression des laboratoires pharmaceutiques et le besoin du patient d’une reconnaissance immédiate de sa souffrance et l’absence d’alternatives telles qu’un accompagnement psychosocial, les médecins deviennent, par empathie, de grands prescripteurs de benzodiazépines. C’est une classe de médicaments psychotropes utilisés dans le traitement de l’anxiété, de l’insomnie, de l’agitation psychomotrice, des convulsions, des spasmes ou dans le contexte d’un syndrome de sevrage alcoolique. Les médecins sont confrontés à des personnes en détresse et tentent parfois d’éviter un suicide, une dépression sévère, la perte d’un emploi ou la dislocation d’une famille en prescrivant ces médicaments. Il convient de les aider à le faire le plus adéquatement possible et de les sensibiliser à l’aide psychologique et sociale qui peut être apportée aux individus en souffrance psychique.
Enfin, certaines personnes ont réellement besoin de ces médicaments. Leur nécessaire prescription permet d’instaurer un suivi régulier et un lien de confiance sur lequel le médecin pourra s’appuyer s’il propose un sevrage à un patient. Ce lien de confiance permet également de gérer avec ce dernier cette consommation et d’éviter qu’elle ne soit remplacée par l’utilisation abusive de médicaments en vente libre ou de substances, comme l’alcool, susceptibles de produire des effets similaires.
Les médecins sont les seuls à pouvoir décider si un patient doit ou non bénéficier d’un médicament. Les formations pour les généralistes sont organisées dans les cercles des médecins généralistes et du groupement local d’évaluation médicale. L’année passée, quelque 2 500 praticiens de ce type ont suivi une formation consacrée au traitement et à l’accompagnement des personnes confrontées à la problématique de l’anxiété, du stress et du manque de sommeil. Le but était de rompre l’automatisme des médecins à prescrire une médication dans le traitement des troubles du sommeil, du stress et de l’anxiété.
Ma collègue Laurette Onkelinx a soutenu, à la fin de 2009, une campagne destinée au grand public et délivrant le message suivant : « Somnifères et calmants : réfléchissez avant de commencer. Parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien ». Cette campagne s’adressait tout d’abord aux non-consommateurs ou à ceux qui venaient de commencer un traitement afin de les informer sur les dangers potentiels d’un usage non contrôlé et de leur proposer des alternatives.
En Communauté française, je soutiens deux projets qui concernent particulièrement les médecins. Ces projets ont pour but de les aider à adopter une pratique de la médecine générale prenant en compte l’individu dans sa globalité, à aborder avec les patients les questions difficiles et à pouvoir, le cas échéant, estimer la pertinence d’une prescription de calmants. Toutes ces initiatives de promotion de la santé ont pour but d’aider les personnes à mieux prendre soin d’elles et notamment à gérer plus adéquatement leur rapport à la consommation d’alcool, de drogue, de tabac, de sucreries, de jeux vidéo et de médicaments.
Plusieurs associations subventionnées par la Communauté française travaillent activement en ce sens comme Infor-Drogues, Prospective Jeunesse, le CPAS de Charleroi ou Modus Vivendi. Ces initiatives destinées à la population doivent être poursuivies. Je pense cependant qu’elles sont insuffisantes et que ce mal-être généralisé doit faire l’objet d’une réflexion plus globale sur notre projet de société et sur la place de l’être humain dans celui-ci.
M. André du Bus de Warnaffe (cdH). – Il est indéniable que les questions du mal-être dans la société occupent une place centrale dans ce débat. Il n’en demeure pas moins que la consommation de psychotropes et d’antidépresseurs connaît une croissance certaine.
Dans votre réponse, vous indiquez que vous n’avez pas d’éléments tendant à démontrer cette augmentation. L’étude des Mutualités chrétiennes portant sur la période de 2002 à 2008 démontrait pourtant une croissance de la consommation de ces antidépresseurs. Par ailleurs, le communiqué de presse de la Drug Lijn évoque une hausse de 15 % par rapport à 2006. Il conviendrait de vérifier la fiabilité de cette source. Cette structure est quand même reconnue par la Communauté flamande. Elle doit donc disposer d’informations relativement fiables. Il conviendrait de toute façon de confronter les données.
Par ailleurs, j’ai bien pris note de tous ces dispositifs mis en place, notamment pour mettre davantage en garde les médecins contre une prescription excessive des antidépresseurs. Je me demande cependant s’il ne faut pas prévoir une meilleure synergie avec les mesures prises par le pouvoir fédéral. En effet, la campagne lancée par Mme Onkelinx comporte essentiellement des messages de promotion d’une vie saine et de prévention de consommation d’antidépresseurs. Cela pose à nouveau la question de la coordination entre toutes les entités fédérées. Je pense ici à Bruxelles et à la Cocof pour tout ce qui relève de la santé mentale.