Intervention à propos des enjeux en Région de Bruxelles Capitale dans le cadre de la lutte contre la radicalisation, en séance plénière des assemblées réunies bruxelloises du 6 février 2015
Monsieur le Ministre-Président, Chers Collègues,
C'était il y a quatre semaines précisément. Tous debout dans cette assemblée, parlementaires et membres du personnel, unis comme un seul homme, nous arborions avec dignité et gravité un « Je suis Charlie » en signe de respect à l'égard des victimes des attentats de Paris, en signe aussi d'affirmation de nos valeurs démocratiques dont celle de la liberté d'expression.
Aujourd'hui, soit quatre semaines plus tard, si la défense de nos valeurs démocratiques reste un enjeu fondamental, j'ignore si l'élan serait le même, si le rassemblement connaîtrait le même succès, si ces affirmations seraient aussi unanimement partagées. Parce que la liberté d'expression absolue est aussi devenue, pour beaucoup, une question, un sujet de débat, difficile.
Après le choc, franc, brutal, de ce mercredi 7 janvier à Paris, à côté des déclarations des experts, apportant leur lot de nuances et de tranchants, se sont aussi répandus de nombreux messages sur les réseau sociaux. Et chacun de découvrir progressivement à la fois que tout le monde « n'était pas Charlie », avec des raisons respectables pour la plupart, mais, plus interpellantes voire même plus inquiétantes, pour certains concitoyens, souvent jeunes, qui cultivent une vraie ambiguïté à propos des événements de Paris. Ce qui pose aussi des questions difficiles aux parents, aux enseignants et aux éducateurs.
Depuis quatre semaines donc, nous découvrons progressivement la complexité, voire l'ampleur de la face immergée de cet iceberg qui menace notre Vivre ensemble dont, jusqu'à présent, seule la face visible nous avait heurtés, à travers le meurtre au Musée Juif ici à Bruxelles voici un an, et l'attentat de Charlie Hebdo il y a un mois.
L'iceberg qui se dresse en face de nous est constitué de multiples facettes dont la plus inquiétante est celle du radicalisme, objet de nos débat ce matin. Mais restons attentifs aux autres facettes telles que le racisme et ses déclinaisons islamophobes et antisémites, toutes les formes de discriminations, les replis identitaire et communautaire, le fondamentalisme religieux, le sectarisme, sans oublier les misères sociale et économique.
Le défi auquel nous sommes aujourd'hui confrontés pour faire face à cet iceberg qui prend le visage de la barbarie est triple : comprendre ce que nous vivons (mettre des mots qui rassemblent), identifier un chemin qui ait du sens (c'est à dire qui réponde à nos questions et qui crée de la perspective, de l'avenir), s'accorder sur un plan d'action et le mettre en œuvre (c'est le volet opérationnel, celui aussi de l'agenda et des moyens). En sachant que chacun de ces axes génère son lot de divergences, de fantasmes, d'instrumentalisations, de croyances, d'amalgames et de théories du complot.
Pour nous, cdH, notre grille de lecture des événements nous conduit à mettre en avant une première question : Quel avenir offre-t-on à nos jeunes en quête de sens ? Et ne tombons pas dans une narration simpliste de la situation qui consisterait à croire que les jeunes qui partent faire le djihad,- et chaque semaine plusieurs jeunes quittent aujourd'hui encore la Belgique pour cette destination !-, n'allons donc pas croire que ces jeunes qui partent sont les porte-parole des frustrations de la population musulmane ou d'une population socio-économiquement fragilisée! Le chef de la Sûreté belge, Jaak Raes, rappelait que « les jeunes défavorisés ne sont pas les seuls concernés par l'attrait du djihad, C'est ce que nous pensions avant. Nous constatons aujourd'hui que les gens à statut relativement élevé quittent également tout pour se battre pour la cause sunnite ». Se basant sur des témoignages de familles, l'anthropologue française Dounia Bouzarsur, avance le chiffre suivant : 67 % des jeunes candidats au djihad sont issus des familles de la classe moyenne.
Beaucoup de jeunes qui partent répondent à des formes d'idéaux que nous ne parvenons pas, que nous ne parvenons plus à combler. Cette situation doit nous interpeller fortement dans la déclinaison de toutes les politiques que nous mettons en œuvre. Et au delà du champ sécuritaire, indispensable aujourd'hui, le chemin des réponses le plus urgent est celui qui conduira nos jeunes à espérer dans l'avenir, à développer leur confiance en eux, à restaurer la confiance dans nos institutions, à pouvoir se projeter de façon crédible dans un futur qui leur appartiendra, dans un monde au sein duquel ils pourront valoriser leurs compétences, un monde dans lequel ils se sentiront utiles et seront reconnus comme tels.
C'est, pour nous, le seul chemin porteur de sens.
Avant d'aborder le chapitre des réponses, un mot sur les signes avant coureurs de cette situation, des signaux auxquels nous n'avons pas donné suffisamment de crédit. Et puis un mot sur les processus qui méritent d'être poursuivis et amplifiés.
C'est d'abord à l'étude du Pr Andrea Rea que je fais référence lorsque j'évoque les signes avant coureurs. Un travail qui explorait, en 2008, l'appropriation de l'espace urbain bruxellois par les jeunes de différents quartiers. Andrea Rea constatait que, malgré une proximité physique importante, la ville rendait la distance sociale entre citoyens de plus en plus grande. Et de constater que les représentations géographiques mentales de la ville que se forgeaient les jeunes différaient fortement suivant la provenance des quartiers. En fonction précisément de l'espace dans lequel ils évoluaient, de leur mobilité dans la ville, liée à des facteurs culturels et familiaux. Les sciences sociales ont démontré à quel point la mobilité forge l'imaginaire social des jeunes et détermine leur « capacité de sortir de leur réel, de s'inventer un nouveau monde, fait de rencontres ». Eric Maurin, cité dans l'étude, affirme que les phénomènes de ségrégation liés à la localisation ne consistent pas seulement « à assigner certains individus à certains territoires, à ranger chacun auprès de ses pairs, ils verrouillent aussi leur avenir ». Et Andrea Rea, après avoir démontré à quel point les cartes mentales du Bruxelles des jeunes des quartiers défavorisés sont x fois moins étendues que celles des jeunes issus des quartiers favorisés, conclut (entre autres) : « une des clés pour enrayer ces replis territoriaux est la rencontre, parce qu'elle permet la déconstruction de l'imaginaire ». Et nous savons combien l'attrait au Djihad se nourrit de l'imaginaire. J'avais déjà relayé cette étude lors d'une question parlementaire, c'était en 2009.
Il existe de nombreuses réponses positives, mises en oeuve ici à Bruxelles, pour assurer une meilleure prise en charge des jeunes, pour participer à leur émancipation, pour réduire cette fracture sociale, pour lutter contre la dualisation de la ville. Nous devons rappeler le travail remarquable accompli par les multiples associations, les Organisations de Jeunesse dont les AMO, les écoles de devoir, maisons de quartier, initiatives liées aux programmes de cohésion sociale etc.. Ou encore le Centre Bruxellois d'Action Interculturelle qui, depuis longtemps, prend au quotidien la mesure de ces enjeux.
Sans doute, - et c'est la grande leçon que nous sommes prêts à tirer -, sans tous les moyens nécessaires, sans toute l'attention requise, sans toute la reconnaissance indispensable.
Mais notre volonté est de franchir un pas supplémentaire dans le soutien aux initiatives locales, en valorisant davantage le concept de citoyenneté. Il est impossible, pour un jeune, de se construire un avenir prometteur dans un pays qu'il connaît mal, dont il ne fait pas siennes les valeurs, dont il ne se sent pas proche des institutions qui les défendent, en un mot comme en cent, il est impossible pour un jeune de se projeter dans un pays qu'il n'aime pas. La dernière enquête du Soir est révélatrice du fossé béant entre les jeunes et les institutions, sans parler des politiques, où le fossé est abyssal !Nous faisons donc appel à tous les acteurs sociaux, éducatifs et culturels pour qu'ils intègrent ce concept de citoyenneté active.
Au niveau de la Fédération Wallonie Bruxelles, les réflexions avancent résolument pour intégrer un cours sur la citoyenneté. C'est une étape. Nous voulons en franchir d'autres, plus engageantes, en rapport avec le service citoyen. Mon collègue Hamza Fassi Fihri développera ce sujet lors de son intervention.
J'en viens maintenant au plan d'action à mettre en œuvre. Un plan d'action qui devra développer tant les domaines de la prévention que ceux de la répression. Car notre projet est celui d'une société ouverte et plurielle. A moyen terme nous sommes conscients que ce ne sont pas les seules mesures de sécurité qui sont déterminantes, mais bien l'éducation, la culture, l'emploi, le logement… Ce qui justifie la tenue de cette assemblée parlementaire mixte où se croisent les compétences régionales, bi-communautaires et communautaires. Je rappelle ici les propos du coordinateur européen de la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove : « C'est en jouant sur la palette de la prévention, de la détection, de la répression et sur la dimension internationale qu'on va essayer d'éviter le plus possible que cela se répète ».
Parlons donc de sécurité.
En cette matière, le fédéral avait déjà pris la mesure de ces enjeux en 2013 lorsque Joëlle Milquet, alors ministre de l'Intérieur, avec proposé un programme de prévention de la radicalisation violente, un programme structuré en six axes :
- Une meilleure connaissance et sensibilisation collective sur la radicalisation ;
- Un plan d'action contre les frustrations susceptibles de constituer le terreau de la radicalisation ;
- L'accroissement de la résistance morale des individus, groupes et communautés vulnérables ;
- L'identification et le soutien des différents acteurs dans leur rôle pour lutter contre le radicalisme ;
- La lutte contre le radicalisme sur Internet et l'organisation de contre-discours ;
- La prévention de la radicalisation et la dé-radicalisation en prison.
Depuis lors le nouveau gouvernement fédéral a adopté des mesures dont de nombreuses sont en phase avec le programme précédent. Un bel exemple de l'efficacité des mesures déjà en œuvre depuis plusieurs années est l'opération de police menée à Verviers. Sans parler des multiples actions qui, pour des raisons évidentes, ne sont pas communiquées. Nous soutenons donc ces différentes mesures, tout en posant en permanence la question de l'augmentation des moyens à affecter tant à la justice, à la Sûreté, qu'à la police pour assurer leurs missions. Je pense à nos zones de police en demande de moyens complémentaires. Nos députés fédéraux, Georges Dallemagne et Vanessa Matz ont déposé des propositions de loi en matière sécuritaire. C'était avant les événements de Paris. Ces propositions portent sur le retrait des documents d'identité et de voyage afin de limiter au maximum les possibilités aux candidats potentiels de rejoindre les zones de guerre, sur l'activation de la loi mercenaire visant à interdire aux personnes se trouvant sur le territoire belge de partir combattre en Syrie ou en Irak, et sur l'extension des conditions de déchéance de la nationalité, une mesure dont il faut bien clarifier que sont exclues les personnes nées d'un auteur belge ou ayant acquis leur nationalité par leur naissance en Belgique.
Par ailleurs, nous attendons toujours que les mesures concrètes à l'égard des propos haineux et radicaux formulés sur Internet et sur les réseaux sociaux. Les chiffres les plus récents démontrent que dans 91 % des cas, Internet est le mode de recrutement privilégié. Il touche toutes les classes sociales et de tous âges, même si les deux-tiers des recrutements au djihad par Internet concernent les jeunes de 16 à 21 ans.
Monsieur le Ministre Président, j'en viens aux enjeux sécuritaires régionaux, qui relèvent de votre compétence.
Dans un premier temps, vous avez rencontré les bourgmestres de la Ville de Bruxelles, de Schaerbeek, d'Anderlecht et de Molenbeek et les chefs de corps des zones de police concernées. Ce qui vous a mené à formuler, par presse interposée, les grandes lignes d'un plan global de lutte contre la radicalisation, un plan que vous aviez annoncé, il est vrai, en octobre dernier et dont les derniers événements à Paris et à Verviers ont souligné l'urgence et la pertinence.
Ce plan à facettes multiples place le Gouvernement régional comme coordinateur principal des politiques bruxelloises -pour la plupart déjà existantes- en lien avec la sécurité et la prévention et déclinées au sein de chacune des 19 communes bruxelloises. La coordination devient en effet un enjeu majeur dès lors que l'on vise l'efficacité et la rationalité sans faire pour autant exploser les budgets.
Huit axes de travail ont été retenus : la coordination par la Région, la mise à disposition de personnes ressources, la multiplication des actions de sensibilisation, le partage des bonnes pratiques, l'information et l'assistance aux citoyens, le relais entre les communes et les autorités politiques et judiciaires pour ce qui concerne les personnes de retour de Syrie, le suivi préventif et curatif des personnes identifiées, et la recherche de soutien financier et en expertise au niveau fédéral, européen et international.
Si nous avons une série de questions concrètes à formuler quant à la déclinaison opérationnelle de votre programme, sachez que vous bénéficiez de tout notre soutien.
Ceci étant, mes questions sont les suivantes :
- La coordination d'un « réseau structuré de personnes relais aux différents niveau de pouvoir » peut-elle être assumée, comme on peut le lire, par une seule personne au sein de votre cabinet ?
- Comment concrètement sera organisée la mise à disposition du pool d'experts locaux, fédéraux ou universitaires, et sur quel budget ?
- Les actions de sensibilisations dans les écoles font-elles l'objet d'une coordination avec la ministre en charge de l'enseignement ?
Je note par ailleurs que, de son côté, le Gouvernement de la Région Wallonne a rassemblé les représentants des différents cultes reconnus ainsi que du Centre d'action laïque afin d'envisager les actions que cette région pouvait mener afin de prévenir le radicalisme. Le gouvernement wallon compte également ouvrir le débat de la reconnaissance et donc du financement des lieux de cultes et des procédures de contrôle, précisant « qu'on peut attendre d'un ministre du culte qu'il parle la langue de la région dans laquelle il vit » a précisé le ministre président wallon.
Du côté bruxellois, nous ne pouvons plus ignorer cette dimension religieuse du problème auquel nous devons faire face. Le monde musulman traverse une crise d'identité importante. Le wahhabisme se propage, actuellement en Afrique, de manière inquiétante grâce à l'argent du pétrole qui finance les écoles coraniques. Une transformation propice au terrorisme et au radicalisme. Aujourd'hui, alors que le monde est devenu un village, ce qui se passe en Afrique doit nous alerter. L'Islam, chez nous, se décline déjà sous des formes très diverses. Notre souhait est de voir s'entamer un processus qui fasse émerger un Islam de Belgique d'une part et un renforcement du dialogue interconvictionnel d'autre part.
Une plate forme régionale, mise sur pied à l'époque par le ministre Chabert, avait pour objectif de susciter le dialogue entre représentants des différentes confessions présentes sur le territoire bruxellois. Monsieur le Ministre-Président, Il serait opportun d'avoir davantage d'informations sur les activités récentes de cette plate-forme ou, le cas échéant, de prendre une nouvelle initiative visant à rassembler les représentants des différentes religions et de la laïcité. Dans ce contexte, il nous semble également opportun de prendre en considération un nouvel élément, celui de l'appel du monde musulman belge qui, ce lundi 26 janvier, à travers une déclaration soutenue par 90 associations, personnalités et citoyens musulmans de toute tendance, veut mettre en pièce l'idée que le monde musulman est morcelé et donc sans interlocuteur crédible. Tant il est vrai que cette partie de la population se trouve stigmatisée par une islamophobie montante.
Ceci étant, Monsieur le Ministre Président, chers Collègues, à l'instar des propos du Professeur Dassetto, nous ne pouvons nous limiter à développer une politique de lutte contre le radicalisme qui, à elle seule, entretient un climat de méfiance propice à la propagation de la haine, voire de la terreur. Ce qui, précisément, rejoint l'objectif recherché par les terroristes. Notre principale réponse est de renforcer le lien social, de renforcer la communication, de faire en sorte que nos concitoyens se parlent. Et osent aborder les questions les plus sensibles sans s'écharper. Comme la pièce intitulée Djihad, qui démontre à quel point l'humour est un puissant adjuvant des racines de toute forme de terrorisme.
Chers Collègues, le cdH restera vigilant, ferme et déterminé, en osant aussi s'inspirer des « good practices » telles que les programmes de ré-insertion et de dé-radicalisation menés avec succès au Dannemark, dans la ville d'Aarhus.
Je vous remercie pour votre attention.
André du Bus
Commentaires
bien dit mais pê la participation des parents ou de personnes du monde arabo-musulman serait la bienvenue...bref impliquer aux plus haut niveaux des personnes locales ressources (qui" se lèveraient" ou qui sont connues comme étant des personnes promotionnant le vivre ensemble)quelques soit leur origine (seul leur compétence serait prise en compte et évidemment leur désir du vivre ensemble même si nos valeurs ne sont pas tjs ou tout le temps les mêmes..)...c'est une idée dans l'air du temps (je songe à la pair aidance en santé mentale et aux experts de vécu dans la grande pauvreté)..et à l'accent mis en général sur la participation citoyenne...