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Des oeuvres arméniennes dans le cadre d’Europalia 2015

Soumis par andredubus le
Question à Monsieur Rudy Demotte, Ministre-Président

M. André du Bus. – Mes préoccupations à l’égard d’Europalia 2015 ne datent pas d’hier. Dès novembre 2013, j’étais intervenu sur cette question, tant au niveau fédéral qu’au niveau communautaire. Nous savons que la contribution financière de la Fédération Wallonie-Bruxelles est minime en comparaison de celle du département du ministre des Affaires étrangères, mais 50 000 euros est un apport suffisant pour justifier une prise de parole politique sur la portée de cet événement. En mars dernier, je vous avais également interrogé sur le sujet et votre réponse se voulait rassurante. Vous disiez que: «À travers Wallonie-Bruxelles International (WBI), la Fédération Wallonie-Bruxelles est en contact avec la directrice d’Europalia, Mme Kristine De Mulder. À notre question sur la présence équilibrée des différentes communautés de Turquie, Europalia a affirmé tenir compte de toutes les composantes du pays mis à l’honneur.»

Au vu des réactions suscitées par l’inauguration de l’exposition «Anatolia» au Bozar, en présence du ministre turc de la Culture, je pense que les enjeux liés à l’histoire politique de ce pays ont été pris à la légère. Pour rappel, cet événement se tient l’année même de la commémoration du centenaire du génocide arménien. Nous savons à quel point ce génocide s’est traduit par l’éradication, l’élimination, la destruction systématique – et étalée durant des décennies – d’un patrimoine religieux, architectural et des arts décoratifs important, principalement en Anatolie, berceau historique des populations arméniennes. Europalia 2015 touche les sensibilités de nombreux Belges, d’origines diverses. Des Belges qui suivent attentivement les conditions de cette inauguration, tout autant que le contenu de l’exposition et le discours politique qui est tenu. Des Belges qui, à titre d’exemple, se posent la question de savoir pourquoi les institutions représentant les minorités arméniennes, assyriennes, grecques et kurdes n’étaient pas invitées à la programmation d’Europalia-Turquie. Quand on voit le reportage de 7 à la Une sur la manière dont certains médias ont été traités lors de la visite du Président Erdogan, il y a de quoi s’interroger.

Selon Mme De Mulder, la directrice générale, il ne lui appartient pas de devoir respecter des quotas, et loin de moi l’idée d’entrer dans une logique de quotas. Le directeur artistique, M. Vermaelen, avance quant à lui qu’il y a une boîte en forme de pigeon qui vient d’une église arménienne dans la partie de l’exposition consacrée à la transmission des rites. Sachant que l’une des missions d’Europalia consiste à «favoriser un dialogue ouvert et serein entre les cultures», cet argument est un peu léger. Mais là n’est pas l’essentiel et mon but n’est pas de faire porter par les équipes d’Europalia la responsabilité des tensions que nous connaissons aujourd’hui. La culture est un vecteur identitaire puissant. Sa mise en valeur peut conforter ou infirmer certaines thèses identitaires, ce qui fait de la culture un vecteur politique tout aussi puissant. C’est pourquoi j’attendais de nos représentants qu’ils conjuguent leurs forces pour délivrer un message diplomatique fort et engagé en faveur notamment de la liberté de la presse.

Quant à Europalia 2015, comme l’a soulevé le journaliste d’origine kurde, Nurten Aka, «il ne dérange pas et c’est ça qui dérange». Quelle est votre position dans ce débat? Êtes-vous toujours en mesure d’affirmer que toutes les composantes du pays ont été mises à l’honneur? Si oui, quelles garanties pouvez-vous donner aux minorités qui se sentent ignorées? Sinon, quelles sont les raisons qui vous ont amené à revoir votre position?

M. Rudy Demotte, ministre-président. – Comme je l’ai indiqué en mars dernier, le centième anniversaire du génocide arménien est un moment de commémoration important pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est la raison pour laquelle nous avons accueilli, au sein du ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une exposition consacrée à ce thème. Cette décision m’a d’ailleurs valu la visite de l’ambassadeur de Turquie qui s’en est plaint, ce qui n’a pas changé ma position. C’est également dans ce contexte que j’ai assisté, il y a quelques jours, au sommet de l’Organisation internationale de la francophonie à Erevan et que je me suis rendu au Mémorial de commémoration du centième anniversaire de ce génocide. J’ai clairement marqué mon soutien envers le peuple arménien en cette année de souvenir, mais aussi envers tous les peuples qui subissent ou ont subi l’horreur du fait du rejet de l’autre, organisé, institutionnalisé, institué. Je vous confirme aussi que les organisateurs avaient affirmé tenir compte de toutes les composantes du pays mis à l’honneur, notamment sa composante arménienne. Cette dernière figurait d’ailleurs à plusieurs endroits du dossier de presse Europalia.be du 28 mai dernier. La page 12 faisait référence aux différentes civilisations et religions, la page 16 évoquait la légende vivante de la photographie en Turquie au XXe siècle qu’est l’Arménien Ara Güler, le percussionniste Arto Tunçboyaciyan figurait en page 37, les chants arméniens, en page 38, le danseur Mihran Tomasyan, en page 58, des orateurs arméniens étaient également repris à la page 68 et l’actrice de cinéma, Alin Taşçiyan, apparaissait à la page 89.

Lors d’un contact pris ce 15 octobre avec les organisateurs d’Europalia, ceux-ci nous ont une nouvelle fois confirmé que toutes les composantes du pays avaient bien été reprises, pour autant que les artistes issus de celles-ci aient pu être localisés et retenus avant tout en tant qu’artistes par des experts belges et turcs au moment de la préparation de l’événement. Ce repérage, nous dit-on, avait pour seul indicateur l’artiste et pas a priori une origine ethnique. Parmi les artistes ainsi retenus figurent, notamment, ceux de la communauté arménienne. Sur ce plan, il est donc pour le moins délicat, nous dit-on, de dresser une liste exhaustive d’artistes classés par origine ethnique – ce que nous ne ferions pas – donc, Europalia ne peut nous la fournir. C’est d’ailleurs incidemment que l’origine ethnique de ces personnes est connue et non à la suite d’une démarche volontaire ou a priori, mais cela, vous le savez. Vous conviendrez qu’il m’est difficile d’aller jusqu’à imposer dans ma lecture de l’événement cette dimension politique tout en ayant fait part du point de vue que j’ai rappelé en début de propos.

En ma qualité de ministre-président, je ne suis pas non plus habilité à intervenir dans les choix culturels posés par l’équipe artistique. Agir de la sorte reviendrait à faire ce que l’on me demande de ne pas faire. En revanche, je pense comme vous que la grande visibilité octroyée au président turc à l’occasion de cet événement, a fortiori dans une période électorale, pose question, et je regrette d’ailleurs une autre visite très récente d’un grand leader européen. Je partage donc la crainte de récupération que vous avez émise. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je n’ai pas participé à l’accueil du président turc. C’est un choix délibéré. J’ai reçu, dans le même temps, l’ambassadeur d’Arménie avec lequel j’ai fixé le programme de ma visite à Erevan. Voyez-y non seulement un geste symbolique, mais également, la démonstration, par un exemple concret, d’une même sensibilité à cette cause arménienne.

M. André du Bus. – Je remercie le ministre-président pour sa réponse complète et circonstanciée qui nous permet de bien comprendre son positionnement politique dans un dossier fort délicat. Je me réjouis qu’il reste fidèle aux valeurs que nous partageons, qu’il n’ait pas assisté à l’inauguration, mais qu’il ait accueilli l’ambassadeur d’Arménie. Cette situation est difficile et nous oblige à construire les liens du vivre ensemble entre les Belges de différentes origines. La diversité doit rester une source de richesses plutôt que de tensions et de rejets. Nous devons rester intransigeants à propos des valeurs, mais nous devons trouver des moyens permettant à chacun de mieux se comprendre et de mieux se respecter. Il s’agit d’une mission que les femmes et les hommes politiques doivent assumer et je reste persuadé que vous resterez un allié, Monsieur le MinistrePrésident, dans le cadre de cette action qui peut être menée de commun accord.