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Exposition Europalia Turquie

Soumis par andredubus le
Question à Madame Céline Femault, Ministre en charge des relations internationales

M. André du Bus.- J'ai un peu l'impression de vous faire goûter des figues après Pâques, mais l'exposition Europalia Turquie ne fermera ses portes que le 31 janvier prochain et mon interpellation est donc toujours d'actualité.

Cette exposition est un événement culturel majeur mais qui, pour diverses raisons que je vais vous présenter, ne saurait se limiter à une lecture strictement culturelle.

D'abord, cette exposition se tient l'année même de la commémoration du centenaire du génocide arménien. Et l'on sait que ce génocide a signifié l'éradication et la destruction systématique, durant des décennies, d'un patrimoine religieux important, principalement en Anatolie. Cette région est le berceau historique des populations arméniennes et constitue l'un des sujets majeurs de l'exposition Europalia Turquie.

Ensuite, contrairement à un nombre croissant de pays, la Turquie persiste à ne pas vouloir reconnaître ce génocide.

Enfin, les circonstances dans lesquelles s'est déroulé cet événement, en l'occurrence celles de la campagne électorale turque d'il y a deux mois environ, se caractérisent par des initiatives et des prises de position très claires de la part de plusieurs acteurs politiques en Belgique. Je pense notamment au refus d'ouvrir les portes d'un palais du Heysel au président de la Turquie, dans le cadre de l'organisation d'un meeting électoral organisé à l'intention des Belges et Européens d'origine turque, meeting concomitant aux cérémonies d'inauguration d'Europalia Turquie.

Ces divers éléments montrent que cette exposition n'est pas seulement un fait culturel et qu'elle touche les sensibilités de nombreux Bruxellois d'origines diverses. Ces Bruxellois ont notamment suivi l'inauguration de cette exposition et se sont montrés attentifs à son contenu, ainsi qu'au discours politique qui a été tenu. À titre d'exemple, ces Bruxellois se sont posé la question de savoir pourquoi les institutions représentant les minorités arménienne, assyrienne, grecque et kurde n'étaient pas invitées à la présentation du programme d'Europalia Turquie.

La presse a d'ailleurs largement fait écho de ces nombreuses réactions, donnant de cet événement une image pour le moins controversée.

Or, et j'insiste sur ce point, il importe qu'Europalia Turquie soit aussi l'occasion d'apaiser les tensions qui se sont manifestées à l'occasion des fêtes de commémoration du centenaire du génocide arménien. Les organisateurs d'Europalia Turquie en sont parfaitement conscients, car ils ont eux-mêmes procédé à des remaniements, des modifications, par exemple dans l'organisation d'une conférence qui mettait en présence des orateurs qui, manifestement, ne jouaient pas la carte de l'apaisement et du respect mutuel.

Mesdames les ministres, vous le savez mieux que moi : la culture est un vecteur identitaire puissant. Sa mise en valeur peut conforter ou infirmer certaines thèses identitaires, ce qui fait de la culture un vecteur politique tout aussi puissant.

Mon souhait est d'entendre le Collège de la Cocof s'exprimer sur ces enjeux. En tant que ministre en charge de la Culture et des Relations internationales, vous ne pouvez ignorer les diversités culturelles qui se multiplient au sein de notre Région, ni les aspirations de nombreux Bruxellois au respect et à la compréhension mutuelle.

En réponse à une question parlementaire de mars dernier au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le ministre Rudy Demotte disait qu'Europalia tiendrait compte de toutes les composantes du pays mis à l'honneur et que la dimension arménienne serait assurée à travers différents projets. Il m'a d'ailleurs confirmé cet élément lors d'une question que j'ai eu l'occasion de lui poser il y a trois semaines. Il a également précisé qu'il s'agissait, pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, de contribuer, dans les limites de ses moyens, au rapprochement entre la Turquie et l'Arménie sur cette question éminemment sensible.

Même si la contribution financière de la Cocof à Europalia Turquie est très faible via Wallonie-Bruxelles international (WBI), nous sommes, par ailleurs, liés à la Turquie via un accord de coopération qui porte sur des échanges culturels, scientifiques et médiatiques qui ne nous autorise pas à fermer les yeux sur les enjeux sous-jacents, en l'occurrence, à cette exposition d'Europalia.

En matière de culture, précisément, cet accord de coopération évoque le soutien réciproque de la Turquie, de la Communauté française et de la Commission communautaire française à la participation de leurs artistes aux expositions, biennales et symposiums internationaux, tout comme l'organisation d'expositions. Le souhait de cet accord est d'encourager les initiatives visant à une meilleure connaissance de leurs civilisations, langues et littératures respectives. Un volet de cet accord porte également sur le patrimoine par l'échange d'experts et de publications, ainsi que la coopération dans les domaines de l'archéologie, de l'histoire de l'art, de la muséologie et de la restauration de biens historiques.

Madame la ministre, disposez-vous d'informations précises sur une garantie de la représentation équilibrée des composantes historiques, et plus particulièrement de la dimension arménienne, dans le cadre de cette exposition ? Par ailleurs, pouvez-vous vous joindre à l'avis du ministre-président Rudy Demotte pour avancer, au départ de vos compétences de la Cocof, sur un rapprochement, aussi minime ou symbolique soit-il, entre la Turquie et l'Arménie sur ces questions auxquelles de nombreux Bruxellois restent très attentifs ?

Mme la présidente.- La parole est à Mme Sidibé.

Mme Fatoumata Sidibé (FDF).- L'organisation d'Europalia, manifestation à caractère principalement culturel, revêt un caractère particulier cette année. En effet, cette édition consacrée à la Turquie se déroule l'année de commémoration du centenaire du génocide arménien perpétré sous l'Empire ottoman. Or l'État turc continue de nier l'existence d'un massacre de masse et refuse la qualification de génocide. Le débat sur la reconnaissance de ce terme attise les tensions un peu partout, y compris au sein des composantes de notre société.

Europalia est un festival international culturel qui a pour vocation de présenter les différentes facettes d'un pays. L'objectif est ici de parler d'art, pas de politique, mais dans le contexte qui nous occupe, la dimension politique est prégnante. C'est l'occasion de mettre à l'honneur les identités multiples, la mosaïque des cultures qui composent la Turquie, dont celles des Arméniens, des Araméens, des Grecs pontiques, des Kurdes et de bien d'autres minorités. C'est tout un pan de richesses culturelles considérables qui ont été, pour la plupart, effacées mais dont les empreintes restent profondément enracinées.

La culture arménienne fait partie du passé, du présent et du futur de la Turquie. Elle a donc sa place à l'exposition Europalia Turquie, exposition qui doit contribuer à l'apaisement des tensions. La culture est un vecteur de pacification et de cohésion sociale qui peut contribuer à renforcer les remparts contre les replis identitaires, les nationalismes, mais également les exclusions. Il est donc important que ce festival ouvre un dialogue qui nous permette d'accompagner certains de nos concitoyens sur le chemin du dialogue, de la réconciliation, de la reconnaissance et du respect mutuels.

C'est également l'occasion d'affronter les démons du passé et de faire un travail de mémoire au travers de la mise en lumière de l'histoire culturelle et artistique de la Turquie, dans toute sa diversité. Il s'agit d'un message fort adressé au peuple arménien, mais aussi à toutes les minorités en mal de reconnaissance à travers le monde.

En juin 2011, un accord de coopération entre la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Région wallonne, la Commission communautaire française d'une part, et la République de Turquie de l'autre, a été signé en matière de Culture, de Formation et de Recherche scientifique. Où en est la mise en œuvre de cet accord ?

Concernant Europalia Turquie, pourriez-vous nous rassurer quant à l'ouverture du festival aux différentes composantes de la Turquie de façon équilibrée ? Quelle place y sera-t-elle accordée à la culture arménienne ?

(Applaudissements sur les bancs des FDF et du cdH)

Mme la présidente.- La parole est à Mme Fremault.

Mme Céline Fremault, ministre.- Je vous remercie pour votre interpellation, qui témoigne de vos préoccupations en matière de respect des droits des minorités. Elle me permet par ailleurs de dresser un rapide état des lieux de l'accord signé entre la Commission communautaire française et la République de Turquie.

Le 7 juin 2011, un accord de coopération a été conclu en matière de culture, de formation, de jeunesse et de recherche scientifique entre le gouvernement de la Communauté française de Belgique, le gouvernement de la Région wallonne et le collège de la Commission communautaire française d'une part, et le gouvernement de la République de Turquie d'autre part.

Ce document a été ratifié par les trois gouvernements de nos entités belges francophones. Nous attendons qu'il le soit par la partie turque pour pouvoir tenir, le cas échéant, une commission mixte permanente avec des projets s'articulant autour des secteurs susmentionnés.

La Cocof n'est donc pas, à ce stade, liée à un accord de coopération avec la Turquie. Entre-temps, toutes les actions francophones lancées à travers Wallonie-Bruxelles international (WBI) le sont hors accord. À ce stade, seule la Fédération Wallonie-Bruxelles entretient des projets réguliers avec la Turquie.

Au vu de la situation politique régionale du moment, et notamment de la guerre civile syrienne, il nous semble peu probable qu'une ratification de l'accord ait lieu rapidement. En effet, la diplomatie turque est préoccupée par les événements qui se déroulent à ses frontières depuis le début de l'année 2011 et ses priorités en sont fortement affectées.

En décembre 2014, l'ambassade de Turquie en Belgique a fait savoir que la ratification de l'accord par la partie turque était une question d'agenda. Nous nous tenons évidemment au courant des événements qui pourraient amener le dossier à évoluer. Rien n'a cependant été signalé depuis lors.

Pour l'année 2015, la Cocof n'a pas participé au financement d'Europalia Turquie, que ce soit via la culture ou les relations internationales. Concernant cette compétence, notons qu'un seul projet a vu le jour cette année, provenant de l'asbl Eyad Maison de la Turquie, portant sur l'envoi de chaises roulantes électriques dans la région d'Emirdağ. Celui-ci a été soutenu via l'article budgétaire dédié aux subventions aux associations.

Nous serons réceptifs à tout projet de collaboration entre des associations bruxelloises et turques si celui-ci se révèle intéressant et si ces associations respectent bien évidemment, comme c'est le cas pour tous les autres projets de coopération de la Cocof, les droits de l'Homme et les valeurs démocratiques. Ce projet de collaboration doit être axé sur de la coopération internationale et concerner des matières dont la Cocof a la compétence : handicap, santé, formation professionnelle...

En ce qui concerne le volet culturel, ma collègue Fadila Laanan confirme que différents artistes arméniens ont bien été retenus dans le cadre d'Europalia Turquie, bien que l'on puisse convenir qu'il est extrêmement délicat de dresser une liste exhaustive des artistes sur la base de leur origine ethnique.

Concernant l'idée d'un rapprochement, même symbolique, entre la Turquie et l'Arménie, ma collègue m'informe à cet égard qu'elle a notamment décidé d'accorder le montant maximum de 20.000 euros à l'asbl Plate-forme 50, dans le cadre de l'appel à projets lancé en juin dernier, relatif à la mise en œuvre du Plan culturel pour Bruxelles. Cette asbl organise une soirée intitulée "Regards croisés Turquie/Arménie", de même qu'un dialogue interculturel en collaboration avec le Centre bruxellois d'action interculturelle (CBAI), une soirée de rencontres musicales croisées, et une classe de maître de musiques traditionnelles turques et arméniennes.

À titre d'exemple encore, dans le cadre de l'édition 2015 du Festival du film méditerranéen, plusieurs documentaires arméniens seront diffusés et mis à l'honneur.

Voilà qui devrait répondre à vos interrogations quant à l'implication de la Cocof dans Europalia Turquie et à vos légitimes questionnements en rapport avec la mise en valeur des diversités culturelles.

(Applaudissements sur les bancs de la majorité)

Mme la présidente.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

M. André du Bus.- Je vous remercie pour votre réponse précise. Je sais bien que l'accord de coopération avec la Turquie n'a pas encore été ratifié du côté turc, même si c'est une question d'agenda, comme l'avait confirmé l'an dernier Rudy Demotte à la Fédération Wallonie-Bruxelles. On avait alors l'impression que c'était imminent, mais il semble que cela prenne en réalité plus de temps.

Toujours est-il que cet accord plaide pour une attention soutenue aux principes fondamentaux des droits de l'homme dans les différents pans sectoriels que vous avez évoqués : presse, échanges de journalistes, histoire, culture.

J'apprécie l'initiative de la ministre de la Culture de soutenir des moments de rencontre qui sont entre autres le fait du Centre bruxellois d'action interculturelle (CBAI). J'ai eu l'occasion de participer à cette première soirée d'échanges croisés, il y a trois semaines ou un mois, entre représentants de la communauté turque et de la communauté arménienne. C'était très intéressant, et une première à Bruxelles. Je plaide pour que ce premier pas initié par le CBAI soit suivi et renforcé par d'autres, qu'il y ait des lieux d'échange et d'expression dans des endroits neutres et pacifiés. Pourquoi, d'ailleurs, ne pas consacrer un Jeudi de l'hémicycle à cette question, avec une préparation idoine ?

Une première étape a été franchie et elle doit être suivie par une seconde. Je plaide pour un soutien réel du collège de la Cocof pour toute initiative prise et tout projet visant la rencontre entre ces deux communautés. C'est la seule manière d'avancer de façon crédible à l'égard de cet enjeu qui touche de nombreux Bruxellois.