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« Jeunes en ville, Bruxelles à dos ? » - Effets induits des projets de cohésion sociale à l’égard de la mobilité des jeunes

Soumis par andredubus le

Interpellation à Charles Picqué, Membre du Collège de la Commission Communautaire Française, chargé de la Cohésion sociale

Monsieur le Ministre,

Chers Collègues,

Une étude, sous forme d’enquête, sortie en mai dernier et intitulé « jeunes en ville, Bruxelles à dos » a rassemblé des acteurs associatifs et des universitaires pour examiner l’expérience urbaine des jeunes citadins et leur rapport à l’espace à travers la mobilité dans leur ville et cela en fonction de leurs origines géographiques. Les résultats de cette étude ont fait l’objet d’une médiatisation récente qui n’a pas manqué d’accrocher l’attention puisqu’elle bat en brèche une série d’idées préconçues sur les liens

Ainsi donc l’hypothèse selon laquelle Bruxelles, ville de plus en plus cosmopolite, offre à sa jeunesse de multiples facettes culturelles, sociales, économiques n’est pas vérifiée. Entendons-nous, si la multiplication de ces facettes culturelles, économiques et sociales, si leur diversité est bien réelle, ce que nous n’arrêtons pas de reconnaître comme une réelle opportunité, celles-ci ne semblent pas utilisées par les jeunes comme des tremplins d’ouverture et de découverte. Tout au contraire, ces facettes représentent autant de barrières quasi infranchissables. Je prends simplement l’exemple, cité dans le rapport, de ce jeune d’Anderlecht qui se dit intimidé par l’avenue Louise tandis que cet autre jeune du même quartier devient rouge et transpire lorsqu’il arrive dans cette avenue luxueuse. Et ce malaise ne se cantonne pas à la différence entre quartiers luxueux et quartiers délaissés, il est également ressenti dans d’autres circonstances, ainsi, Abdel, d’Anderlecht exprime ce qu’il ressent de la façon suivante : « Une fois que je suis au quartier, je me sens bien, mais une fois que je sors de là, même pour aller à Saint-Guidon, je me sens mal.

Comment ça tu te sens mal ? Tu as peur ? lui demande celui qui est chargé de l’enquête orale :

Non. Si je suis au quartier, je me dis que je peux faire ce que je veux, mais si je suis dans un autre quartier, je fais un truc je suis mort. Je peux pas savoir comment faire. »

Cette ville n’aide donc pas les jeunes à posséder une large ouverture d’esprit : la ville se dualise de plus en plus et les jeunes évoluent dans des sphères de plus en plus cloisonnées. Certains jeunes sont, selon l’étude, prisonniers de leur univers, d’autres se sentent en insécurité dans des espaces qu’ils ne maîtrisent pas. Ils procèdent dès lors au repli territorial.

. Un mot d’abord sur l’enquête et la méthodologie utilisée. Cette enquête a porté sur un échantillonnage d’une trentaine de jeunes issus de trois quartiers différents : Anderlecht, Etterbeek et Woluwe. Trois quartiers représentatifs des clivages sociologiques et de l’évolution démographique et sociale de Bruxelles au cours du siècle dernier. L’objet de l’enquête était d’étudier les représentations mentales de l’espace géographique dans lequel chaque jeune évolue à travers la technique graphique des cartes mentales. Il s’agissait de demander à chaque jeune de dessiner la ville comme il la percevait, en fonction de sa propre mobilité dans la ville, en fonction de son propre vécu. Quel était dès lors son territoire. L’hypothèse sous-jacente tenait en ceci que, selon Eric Maurin, l’enjeu de la mobilité est reconnu comme central dans l’élaboration des perspectives d’avenir. Tout comme l’espace urbain n’est pas neutre socialement, les citadins ne circulent pas au hasard dans la ville, la maîtrise de l’espace urbain reste donc toujours parcellisée.

Je voudrais reprendre à ce titre un extrait du rapport qui cite le témoignage de Leila Cherradi, psychologue, son témoignage est éloquent. Elle a grandi dans le quartier Nord, près de la chaussée d’Anvers. Elle se souvient de son trajet pour aller s’inscrire à l’ULB, elle l’aura fait deux fois, découvrant des maisons avec jardins : « Je me sentais parfois très ignorante. Comme si on m’avait caché quelque chose. Mes parents étaient très stricts. » Des parents qui ne connaissent pas Bruxelles et qui craignent le tumulte de la ville. « Je devais rentrer directement chez moi. Pour moi, prendre une autre rue était une découverte. » Du quartier Nord à l’ULB, « le chemin n’était pas qu’une distance géographique mais aussi une distance culturelle, intellectuelle. J’ai vraiment vécu une émancipa­tion par transport en commun. Ce voyage montre également ce que l’on met dans les quartiers d’immigrés. Pour apprendre, il fallait que je bouge. Les universités ou les théâtres ne sont pas au pied des logements sociaux... »

Qu’on ne se trompe pas, comme le soulignent les auteurs du rapport, l’enjeu de la mobilité dépasse donc le simple fait pour un ado de WSL d’aller flâner le long du canal ou pour un jeune de Molenbeek d’aller prendre le frais sur les pelouses du Bois de la Cambre. Non bien plus, il semble exister une corrélation entre l’étendue et la richesse de la carte mentale de son propre territoire, le mode d’appropriation de l’espace

et la multiplication des horizons possibles et atteignables.

De cette façon l’étude met en évidence que les univers des jeunes bruxellois restent dictés par leur capacité à se mouvoir dans plusieurs espaces. Cette mobilité trouve sa justification dans les activités menées par le jeune et/ou dans sa capacité à s’adapter à un nouveau milieu. D’après les entrevues – puisque l’enquête était doublée d’un entretien semi-dirigé -, ces entrevues donc faisaient apparaître que la mobilité des Anderlechtois était fortement atrophiée tandis que les jeunes de Woluwe fonctionnent plus en réseau, grâce notamment aux parents. Ces derniers relient différents points de Bruxelles en fonction de leurs activités extra-scolaires. Voici un extrait du témoignage d’Isabelle, 18 ans, de WSL :

« Je me déplace également pour me rendre chez mes amis à Hermann-Debroux, pour prendre mes cours de piano dans un établissement situé près de l’arrêt de métro Joséphine-Charlotte à Woluwe-Saint-Lambert. Je me déplace aussi pour me rendre à mes cours d’histoire de la musique à l’Académie de Woluwe-Saint-Pierre, et pour mes cours de flûte au Champ d’Oiseau. J’ai également pratiqué pendant neuf ans les arts martiaux dans plusieurs lieux. Chez ma grand-mère qui avait une salle ensuite à l’école Saint-Henri à Woluwe-Saint-Lambert. »

Si cet extrait peut sembler caricatural, il illustre assez bien le différentiel des modes de vie des jeunes Bruxellois. Des jeunes qui ne se rencontrent pas, qui évoluent chacun dans des mondes de plus en plus cloisonnés, codifiés, protégés, ayant développés des réflexes de protection qui s’éloignent chaque jour davantage des concepts de mixité sociale. Ce qui fait dire au Pr Andrea Rea que si la ville offre une proximité physique importante, la distance sociale est de plus en plus grande. La proximité physique si elle n’est pas doublée d’un réel projet de rencontre centré sur l’individu n’est donc pas synonyme d’ouverture et de mixité. Je ne peux résister au fait de relayer ici les propos de la directrice de Samarcante, Madeleine Guyot, qui estime que sans dynamique de quartier la mixité sociale est vouée à l’échec. Et elle cite à ce propos le sociologue Bourdieu qui met en doute la croyance que le rapprochement spatial d’agents très éloignés dans l’espace social peut, par soi, avoir un effet de rapprochement social : en fait rien n’est plus intolérable que la proximité physique des gens socialement éloignés.

Monsieur le Ministre, cette étude nous interroge sur l’efficacité de nos politiques de mixité et de cohésion sociale. On ne peut pas parler de cohésion sociale sans, de manière substantielle, parler d’équilibre, de mesure dans la libre participation à la vie sociale. Le rapport montre objectivement que la situation est complexe. Un indicateur important : l’espace approprié, montre une absence d’ « idéalité » des jeunes bruxellois pour et dans leur ville. Cette limite peut facilement conduire, si aucune mesure appropriée n’est mise en place et rapidement, à la passivité ou à la généralisation des scenarii de peur. Seuls quelques espaces « interstitiels » et peu nombreux, permettent aux jeunes d’entrer en contact, sans pour autant les mettre particulièrement à l’aise.

La dialectique dans laquelle se trouvent ces diverses dynamiques identitaires et autocentrées géographiquement interroge les institutions et les associations. Les résultats de cette étude sont d’autant plus interpellant qu’ils doivent être conjugués à la réalité démographique suivant laquelle notre ville-région présente, toutes proportions gardées, le réservoir de jeunes le plus important du pays.

Mes questions sont dès lors les suivantes :

Dans quelle mesure les informations dont vous disposez confirment-elles les résultats de cette étude ?

Quels sont les projets qui ont été mis en œuvre grâce au décret cohésion sociale pour éveiller le sens d’une identité bruxelloise commune auprès des jeunes ?

Quels sont les actions de promotion et les effets induits des projets subventionnés servant à combler le déficit de mobilité et d’imaginaire social de ces jeunes ?

Qu’avez-vous fait, depuis la sortie de ce rapport pour éviter que la situation ne continue à se déliter ?

Qu’est-ce qui a été fait pour rencontrer les jeunes, quelles sont les propositions qui leur sont offertes pour qu’ils décloisonnent ces pratiques de ségrégation territoriale ?

Il est important de prendre toute la mesure des résultats de cette étude avant que les jeunes ne se mettent Bruxelles à dos ou l’inverse et n’écrivent l’avenir de cette ville négativement. Je me souviens que René Schoonbroodt, fondateur de l’Arau et à ce titre grand chantre d’une vision humaniste de la ville, commençait ses interventions publiques par une sentence « De tous temps, la ville a libéré, aujourd’hui encore la ville libère ». Monsieur le Ministre, est-ce vraiment le cas, au vu des résultats de cette étude ?

Je vous remercie pour votre attention,

André du Bus

6 janvier 2009