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La pièce Djihad

Soumis par andredubus le
Discussion avec Fadila Laanan, Ministre-Présidente en charge de la culture

[...]

Mme la présidente.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

M. André du Bus.- Je voudrais quelque peu nuancer les propos tenus par notre collègue Isabelle Emmery.

Nous ne pouvons évidemment que nous réjouir de l'émergence de pièces de théâtre qui servent les grands enjeux démocratiques et citoyens. En l'occurrence, même si je n'ai pas les mêmes grilles de lecture culturelle que Mme Maison, je constate que la pièce Djihad constitue un excellent décryptage humoristique des risques et tentations que représente l'engagement radical menant à la situation inquiétante que nous connaissons aujourd'hui.

Il est regrettable d'avoir dû attendre les attentats de Paris et les événements de Verviers pour se rendre compte de l'intérêt d'une pièce de théâtre créée plusieurs mois auparavant. Des événements extérieurs ont donc été nécessaires pour qu'elle soit placée sous les projecteurs.

Nous soutenons bien évidemment l'initiative de la ministre de la Culture, Joëlle Milquet, qui souhaite que ce spectacle contribue à la sensibilisation du public scolaire. Nous vous soutenons également, Mme la ministre, dans votre intention de soutenir financièrement les dossiers pédagogiques préparés par l'excellent Centre bruxellois d'action interculturelle (CBAI).

Cela dit, nous nous interrogeons sur le concept même d'utilité publique, s'il devait s'étendre à d'autres événements, pièces ou spectacles. Trois éléments nous paraissent poser question.

D'abord, le risque est réel de voir le pouvoir politique distribuer de bons et mauvais points à la culture et intervenir ainsi dans l'expression artistique. Celle-ci, même si elle est parfois très engagée, s'exprime dans un contexte différent et l'engagement culturel ne saurait se confondre avec l'engagement politique.

Les liens entre culture et politique ont toujours été et seront toujours délicats. Le rôle de la culture n'est pas de servir le pouvoir politique, qui n'a déjà que trop tendance à vouloir récupérer l'initiative créatrice à son profit. Une extrême prudence s'impose dès lors dans le recours à la notion d'utilité publique, car le concept reste flou et délicat.

Le deuxième point à examiner réside dans la détermination préalable d'un budget spécifiquement dédié à l'utilité publique.

J'entends que cela répond à une réflexion d'ordre stratégique, mais des effets pervers peuvent surgir : l'on risque de banaliser le concept, d'en affaiblir la portée et l'intérêt, et de susciter l'émergence de pièces éligibles au label d'utilité publique pour la seule raison que leur financement serait ainsi assuré.

Sur le plan contextuel, je note le manque de coordination avec la Fédération Wallonie-Bruxelles sur cette question. Il ne faudrait pas systématiser des démarches différenciées qui rendraient illisibles des labellisations non concertées entre autorités en charge de la culture.

Pour toutes ces raisons, nous vous invitons à la plus grande prudence quant à la définition du concept d'utilité publique, à sa systématisation et à l'inscription d'un budget annuel dédié à cet effet.

Nous vous invitons également à structurer la coordination avec la Fédération Wallonie-Bruxelles, ainsi qu'à envisager, dans le cadre du règlement de mise en œuvre encore à définir, la possibilité de ne pas octroyer la totalité du budget, cela afin d'éviter de "le faire juste pour le faire". Ce budget pourrait ainsi être réinjecté dans d'autres initiatives.

Tout cela par respect pour la culture. Plus la culture est loin du politique, plus elle peut être d'utilité publique et de santé publique.

(Applaudissements sur les bancs de la majorité)

Mme la présidente.- La parole est à Mme Laanan.

Mme Fadila Laanan, ministre-présidente.- Je remercie Mme Emmery, dont l'interpellation a suscité un engouement extraordinaire. Grâce à elle, tous les groupes se sont exprimés sur cette pièce de théâtre qui nous bouscule.

J'ai effectivement octroyé à la pièce Djihad le label d'utilité publique. Un tel label existait déjà à l'échelon de la Fédération Wallonie-Bruxelles où je l'ai créé, bien avant mon entrée en fonction comme ministre-présidente de la Cocof. Comme la Fédération Wallonie-Bruxelles ne s'en est pas saisie, je l'ai récupéré. À l'époque, je l'avais octroyé au spectacle Un homme debout de Jean-Marc Mahy, dont la vocation était de susciter la réflexion autour de la violence, du milieu carcéral...

L'octroi de ce label entraîne un soutien accru à la diffusion du spectacle concerné, en raison de sa pertinence, de son rapport à l'actualité et de sa qualité pédagogique. Il ne s'agit pas d'offrir un cadeau, ni de distribuer de bons points à une pièce de théâtre, mais bien de renforcer sa diffusion auprès d'un public cible identifié.

J'ai par ailleurs décidé, pour le second semestre 2015, de structurer l'octroi de ce label à d'autres spectacles par la mise en place d'un jury indépendant - j'y ai fait allusion dans le cadre du plan vivre ensemble - composé de personnalités issues des secteurs culturel et académique. Je ne manquerai pas de vous en communiquer la composition précise une fois qu'il aura été désigné, soit à la rentrée 2015. Il est exact que les deux premiers labels ont été octroyés à mon initiative, puisque ledit jury n'existait pas encore.

La tournée organisée à l'initiative du Gouvernement francophone bruxellois et du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale a débuté non pas en mai, mais en mars dernier à Molenbeek, à la Maison des Cultures. Elle s'est poursuivie au Botanique et au Théâtre des Martyrs durant tout le mois de mai. Or, nous savons tous que la pièce suscite les débats les plus passionnés, souvent difficiles à appréhender pour les enseignants ou animateurs de jeunes confrontés à des discours passionnels. Les thèmes soulevés, M. Maron, sont aussi divers que la liberté d'expression, le racisme, l'exclusion, l'identité, le complot, l'endoctrinement, les médias, l'intégration ou le vivre ensemble.

Mme Maison, cette pièce n'a jamais prétendu être un chef-d'œuvre ni une œuvre artistique de haut vol, et une confusion règne sur son histoire. Ismaël Saïdi est venu me voir bien avant les événements de Paris et de Verviers, en septembre de l'année passée. Il m'a dit être en train d'écrire un texte sur le djihad.

Il n'en était qu'à l'écriture et, comme il ne disposait encore d'aucun soutien, il a sollicité mon aide. J'ai répondu positivement. Cette pièce précède donc les événements malheureux que nous avons connus.

La Cocof a soutenu sa création et la démarche de son auteur, Ismaël Saïd. La pièce a été jouée pour la première fois pendant les vacances de Noël. C'est l'échevine Faouzia Hariche qui a mis l'Espace Pôle Nord à disposition de la compagnie, ce qui a attiré sur la pièce l'attention d'un certain nombre de partenaires. La Fédération Wallonie-Bruxelles, notamment, s'est inscrite dans une démarche de soutien pour quelques séances.

Si l'on octroie un label d'utilité publique à une pièce, il est indispensable qu'y soit attachée une démarche pédagogique. Lorsque je l'ai accordé à "Un homme debout" de Jean-Marc Mahy, ce spectacle était accompagné d'un dossier pédagogique produit par le Théâtre de l'Ancre, à Charleroi. Ce dernier a travaillé avec une structure d’éducation permanente pour élaborer un cahier transmis aux enseignants, aux éducateurs et à tous ceux qui encadrent le public cible. C'est indispensable ! À défaut, c'est une œuvre qui peut être certes esthétiquement intéressante et entraîner de l'émotion, mais l'utilité publique doit avoir du sens. Il ne s'agit pas de distribuer de bons points : il y a une mission supplémentaire, qui est la transmission d'expérience, d'information, de savoir ou d'autres choses.

Quand il écrit cette pièce, Ismaël Saïdi se libère sans doute de quelque chose et l'offre à un certain public. Mais c'est un artiste, et sa vocation n'est pas d'être un pédagogue ou de susciter le débat. J'ai donc estimé qu'il était important que cette pièce soit accompagnée d'un dossier pédagogique. Il a demandé une aide à d’autres partenaires, mais personne n'a voulu soutenir financièrement l'élaboration du dossier. Moi, je l'ai fait.

Nous parlons bien de la Cocof. Ce dossier pédagogique, qui représente un coût de 18.000 euros, nécessitait une bonne connaissance des thématiques abordées par cette pièce. C'est la raison pour laquelle il a été réalisé par le Centre bruxellois d'action interculturelle (CBAI) et est donc d'ores et déjà mis à disposition des enseignants, animateurs, et plus généralement de toute personne soucieuse d'organiser des débats en lien avec le contenu de la pièce, dans une classe, une maison de jeunes...

Je vous invite à aller consulter ce dossier pédagogique qui est un outil très utile. Il est disponible sur les sites de la Cocof, du CBAI et de la Maison de la francité. Une cinquantaine d'exemplaires "papier" sont d'ailleurs également fournis à l'issue de la représentation de la pièce.

Un courrier sera envoyé aux bourgmestres et aux échevins compétents, afin que ceux-ci puissent communiquer cette information à tout enseignant, animateur ou personne intéressée, mettant ainsi en lumière le fait que cette pièce et ce dossier existent.

Dans le même ordre d'idées, Rudi Vervoort et moi-même avons déployé des moyens supplémentaires pour que cette pièce puisse circuler, à la fois face à des publics adultes de type éducation permanente et cohésion sociale, mais aussi au niveau des publics scolaires. J'ai ainsi mis à disposition des lieux liés à la Cocof.

On se pose aujourd'hui des questions sur le fait que, pour obtenir des places gratuites pour les diffusions du mois de mai, il convient de contacter le cabinet de M. Vervoort. Je ne vois pas où est le problème !

Cette pièce d'utilité publique est financée, tant la compagnie des artistes que les techniciens qui en assurent la diffusion. Parallèlement, les lieux de représentation sont mis à disposition gratuitement. On peut donc véritablement parler d'un partenariat.

Ces lieux n'ont toutefois pas vocation de mettre à disposition leur service de billetterie. La compagnie de M. Saïdi ne veut pas avoir à s'occuper de cette dimension, car ce n'est pas son travail. Ce n'est donc pas elle qui doit gérer les invitations offertes aux publics pédagogiques.

M. du Bus de Warnaffe nous mettait en garde au sujet de l'importance de tenir éloignée la culture de la politique. Ce n'est pas à nous qu'il faut faire la leçon ! Je ne citerai pas d'exemples, mais j'ai vu des personnalités politiques contacter les médias chaque fois qu'ils offraient une diffusion dans un lieu culturel !

Vous avez raison, M. du Bus de Warnaffe. Je suis entièrement d'accord avec vous. Laissons la culture loin de la politique. J'ai exercé cette compétence pendant dix ans et franchement, ce n'est pas à moi qu'il faut faire la leçon.

Il y aura d'autres événements d'utilité publique. J'estime que ce label est important pour renforcer les diffusions à destination de publics adultes ou scolaires. Ce n'est pas le ministre qui déterminera l'utilité publique, mais bien un jury indépendant dont ce sera la vocation.

Je pense avoir répondu au sujet des communes invitées à disposer de la pièce ou du cahier pédagogique.

En ce qui concerne les places offertes, M. Van Goidsenhoven, hier quelques députés de votre groupe ont bénéficié de places pour la représentation au Théâtre des Martyrs. J'en suis ravie. Je suppose qu'ils ont aussi envoyé un mail au collaborateur de M. Vervoort pour les obtenir. Il paraît qu'ils étaient assez nombreux. Au moins, M. Van Goidsenhoven et les membres de sa formation vont voir cette pièce. M. Maron, il reste encore des places pour ce soir !

M. Alain Maron (Ecolo).- Vous distribuez aussi les bons et les mauvais points.

Mme Fadila Laanan, ministre-présidente.- Je vous invite vraiment à aller voir cette pièce de théâtre.

Je pense avoir répondu à l'ensemble des questions. Mme Emmery a compris l'enjeu de notre démarche, mais j'espère que le but des autres intervenants n'était pas de simplement polémiquer sur cette pièce qui mérite le détour, même si personne n'a dit que c'était un chef-d’œuvre.

Si cette pièce libère la parole et permet d'amorcer le débat et d'échanger sur des questions qui touchent à notre société et au vivre ensemble, c'est déjà une belle réussite.

(Applaudissements sur les bancs du PS)