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La Plate-forme inter-convictionnelle de Bruxelles-Ville

Soumis par andredubus le

Intervention lors de la dernière réunion de la plate-forme inter-convictionnelle de Bruxelles Ville, le 8 novembre 2012, à l'occasion du départ de Chantal Noël, échevine des cultes.

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Je tiens tout d'abord à féliciter et remercier Chantal Noël pour le travail remarquable qu'elle a réalisé durant son mandat d'échevine de la Ville de Bruxelles. Patience, respect, travail et intuition ont été ses fils conducteurs. Ce ne sont pas toujours ces types de qualité qui sont valorisées lors de l'exercice d'un mandat politique. Chantal a eu le courage et l'audace de ses choix. Pour le plus grand bien de la population bruxelloise qui a connu une mutation rapide et qui a posé tout aussi rapidement de nouveaux défis, principalement en matière cultuelle. L'important était de les saisir et d'en faire un vrai projet.

Ce projet a pris corps via cette plate-forme inter-convictionnelle. C'est devenu un véritable modèle à suivre.

On m'a demandé de partager quelques éléments cueillis lors de notre dernier chemin d'été à Etterbeek, le 30 août. Chaque année, depuis maintenant 7 ans, nous organisons des rencontres d'été autour d'un thème spécifique. Nous avions choisi pour cette année les grands défis pour l'avenir de Bruxelles. En juillet nous avons donné la parole au Secrétaire d'Etat Melchiol Wathelet, en charge des réformes institutionnelles, pour qu'il nous brosse le tableau du refinancement de Bruxelles. Un refinancement tant attendu en raison des énormes charges sociales auxquelles Bruxelles doit faire face avec chaque jour de plus en plus d'acuité. Au mois d'août nous avons invité le Professeur Dassetto et Michel Desmedt pour traiter d'une autre question brûlante, celle de l'islam à Bruxelles.

 C'est dans le cadre des enjeux communaux que nous prenions cette initiative. Plusieurs membres de l'équipe constataient dans nos quartiers la présence de plus en plus intense de personnes affichant ostensiblement leur appartenance religieuse : turbans hindous ou sikh, voile musulman, port de la djellabah, de la kippa ou de la soutane catholique traditionnelle. Et on sait que le vêtement est un facteur d'identité forte1.

Cette réalité sociale nous a également conduits à mettre à l'agenda de notre programme électoral la création d'une plate-forme interconvictionnelle, précisément sur base du modèle initié à Bruxelles Ville.

Ceci pour le cadre général.

En guise d'introduction à cette soirée je m'étais appuyé sur une récente mutation du quartier sur le plan scolaire et social. Depuis quatre ans deux nouvelles écoles sont venues s'installer sur Etterbeek, l'une, chaussée St Pierre, l'école primaire islamique Al Ghazali qui a changé de nom en '97 pour devenir l'école d'Enseignement islamique en Belgique. Cette école s'est installée dans les bâtiments de l'ancien Institut supérieur de kinésithérapie ISCAM. La deuxième école est celle des Acacias une école primaire, privée, qui donne une large part à l'éducation catholique traditionnelle et qui a pris ses quartiers dans l'ancien bâtiment de l'école paroissiale Ste Agnès, fermée, voici une dizaine d'années, faute d'effectifs. A150 m l'une de l'autre cohabitent donc deux écoles dont le référent majeur est l'enseignement fondé sur des préceptes religieux fortement affirmés. Deux écoles qui connaissent un succès croissant. Pour la vie d'un quartier, c'est une réelle mutation, car de part et d'autres, le public qui fréquentent ces écoles est un public nouveau. Un public qui n'était pas sans susciter un questionnement au sein de la population locale. Questionnement à propos duquel je ne peux m'empêcher de relayer la réaction d'une commerçante qui estimait que le comportement des jeunes de ces écoles, jeunes voilées ou non, est beaucoup plus respectueux qu'on ne le croit. Une réflexion qui renvoie, peut-être de manière fortement elliptique ou sous forme de boutade, à l'intitulé de notre débat : à Bruxelles, la religion/les religions permettent-elles de mieux vivre ensemble ?

C'était sans savoir qu'à l'occasion des élections communales, un parti allait se présenter sous l'appellation « Islam », allait récolter déjà deux sièges et allait déjà placer inévitablement le sujet sous l'angle du débat politique.

Pour répondre à cette question, nous avions invité le Professeur Dassetto, initiateur entre autre du centre d'études islamiques à l'UCL et auteur d'un ouvrage de référence « L'Iris et le Croissant ». L'autre orateur était Michel Desmedt, inspecteur des cours de religion catholique et président du Conseil consultatif supérieur des cours philosophiques.

Chantal Noël m'a demandé de livrer un bref écho de cette soirée. Je vais tenter d'être aussi bref et clair que possible, bien qu'il s'agisse d'un sujet ou toutes les nuances sont importantes et où, précisément, les deux orateurs ont fait montre d'un savant doigté pour éviter les pièges des simplismes, des caricatures et des idées toutes faites.

Le Professeur Felice Dassetto prend appui sur la réalité sociale bruxelloise caractérisée par une fracture sociale qui correspond à des fractures géographiques découpant le paysage en autant de zones à forte densité mono-communautaire.

Il estime que trois visions distinctes s'affrontent pour aborder cette réalité :

  • la vision moderniste qui consiste à en regarder le présence avec les yeux du passé. On considère alors que la ville « n’est plus comme elle était », que la laïcité (dans le modèle issu du XIX° siècle). On considère aussi que l’universalisme des valeurs, celui porté par les Lumières et par la Modernité est mis en question. On pourrait parler d’une « modernité nostalgique ». Poussée à la limite, on considère que la menace est présente ou que le danger de l’islamisation guette.

  • À l’opposée de la précédente, il y a ce qu’on pourrait appeler une vision et une attitude post-moderniste. Au nom de la mise en valeurs des expressions subjectives, des identités culturelles on donne surtout importance aux vécus immédiats. Cette vision est en partie sous-jacente à l’émergence depuis les années 1980 des catégories de multiculturalisme et d’interculturalisme. Ces catégories ont permis un pas en avant considérable : celui d’un respects des cultures. Mais cette approche multi-inter, confrontée à la réalité de l’islam demande à être dépassée, car l’islam contemporain ne se veut pas seulement comme « expression culturelle », ne se limite pas à servir de soubassement à des identités individuelles, mais alimente aussi des identités collectives, des projets institutionnels de transformation. D’où la nécessité d’entamer un débat constructif entre concitoyens musulmans et non musulmans.

  • C’est ce qu’on pourrait appeler la vision néo-moderniste : donc non pas seulement attentive aux diversités culturelles, mais dans la recherche d'un nouvel universalisme. Celui-ci se pense dans l'acceptation des différences, mais recherche en même temps des dimensions universelles. Tout en sachant que cet universalisme ne peut plus se concevoir de manière absolue, éternelle (comme l’universalisme des Lumières) mais est historicisé, temporaire et pourtant pas éphémère.

La réalité de l'islam belge (et européen d’ailleurs) se présente comme une réalité inachevée, dans un processus de construction permanent et qui bénéficie d'une forme de ré-enchantement. La manifestation la plus visible de ce processus, en l'occurrence dans l'espace public, tient dans la construction de nouvelles mosquées. La vitalité sociale de l'islam bruxellois se traduit par une vie associative très mobilisatrice : on recense plus de 200 organisations au sein desquelles on recense 150 permanents qui s'adressent à un quart de la population bruxelloise. Ces associations couvrent des réalités diverses : 77 salles de prière et mosquées, 86 associations culturelles, de formation et de coordination, 11 instances éducatives, 18 librairies et maisons d'édition et 11 associations de production/émission web. Cette vitalité se retrouve dans la réaction de ce jeune père de famille qui, en dehors de son travail, s'investit dans la mosquée : « L'islam, c'est le grand pardon. C'est comme une gomme. Quand quelqu'un fait un péché et se repent, cela vaut une bonne action. C'est extraordinaire. Les jeunes reviennent, trouvent un apaisement »2.

Le succès attendu de la première foire musulmane de Bruxelles qui s'est tenue fin septembre à Tour et Taxis illustrait parfaitement cette dynamique. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre l'affirmation de cette nouvelle réalité identitaire bruxelloise : pleinement bruxellois et pleinement musulman !3

Cette double affirmation m'amène à formuler l'hypothèse que l'on quitte progressivement cet écartement identitaire qui avait été mis en lumière par une étude menée par l'Université de Rabat à la demande de la Fondation Roi Baudouin et qui s'intitulait « Belgo-Marocain des deux rives ». Ce travail mettait en évidence les tensions identitaires des belges d’origine marocaine, ne sachant plus très bien si ils étaient d'abord belge ou marocain. Parmi les principaux problèmes vécus par cette population,  on y retrouvait le fait d’y être traité comme étranger (23%), le racisme (15%) et le chômage (14,8%). Si on ajoute à ces chiffres les données suivant lesquelles 53% des Belgo-Marocains vivent sous le seuil de la pauvreté et que 32% sont au chômage, on comprend mieux pourquoi la question de la recherche d’une identité est au cœur des enjeux de la cohésion sociale à Bruxelles, et en quoi la référence musulmane offre des éléments de réponse à cette recherche identitaire.

Cette nouveauté qu'est la présence des musulmans en Europe et en particulier à Bruxelles n'est pas sans difficultés ni obstacles :

  • La méconnaissance réciproque,

  • La prise de conscience de la difficulté de la rencontre : comment se rencontrer, dans quel lieu, suivant quel modus operandi, avec quels interlocuteurs. Cette rencontre ne doit pas se limiter à un dialogue aseptisé mais se déployer dans un débat franc entre concitoyens qui abordent des questions laissées trop souvent en suspens.

  • L'implantation territoriale et le problème de marquage territorial. Un phénomène qui n'est pas sans incidence sur le comportement.

J'ouvre ici une parenthèse en faisant référence à une étude menée par le Pr Andréa Réa, de l'ULB, sur les cartes mentales des jeunes, sur leurs représentations mentales de Bruxelles qui varient fortement suivant leurs origines socio-démographiques : un jeune d'un quartier défavorisé et à forte concentration de population issue de l'immigration a une représentation de Bruxelles très souvent limitée à son quartier, alors qu'un jeune issu d'un quartier aisé, qui a davantage l'habitude de parcourir la ville en fonction d'un registre d'activités et un réseau social beaucoup plus étendu, a développé une représentation mentale de Bruxelles beaucoup plus étendue. L'incidence sur le comportement se manifeste par le fait que le jeune qui dispose d'une représentation mentale plus élargie a développé une plus grande capacité d'adaptation. L'étude mettait en évidence le fait que le jeune issu d'un quartier à forte densité migratoire qui se retrouvait inopinément avenue Louise ne s'y sentait physiquement pas à l'aise et présentait des manifestations physiologiques réelles de ce malaise (sueurs, palpitations...). Le marquage territorial est donc un réel facteur de conditionnement qui peut jouer en faveur ou en défaveur d'un processus d'intégration. Ce phénomène n'est cependant pas neuf, on le retrouvait déjà dans les quartiers ouvriers versus les quartiers bourgeois. Le malaise vient souvent d'un face à face. Dans la situation actuelle, ce malaise se double d'un référentiel religieux et d'une vision divergente de la société.

Je ferme la parenthèse pour revenir aux obstacles de la rencontre entre musulmans et non musulmans.

Du côté musulman, le ton dominant a été la pensée politico religieuse des Frères Musulmans, puis ce fut le tour des salafistes. Cette réalité reste diffuse, en attente de structure et elle souffre d'un manque de leadership.

Du côté des non musulmans, il y a eu une forme de cécité, l'Islam reste perçu comme une réalité étrangère. Or Bruxelles est devenue une ville musulmane. La prise de conscience soudaine de cette réalité suscite une forme de panique morale et un renforcement d'une laïcité anti-religieuse.

Le Pr Dassetto trace cinq axes de réflexion et d'action :

  1. La connaissance réciproque : qui touche chacun, tous les acteurs, en ce compris les médias

  2. La réduction de la fracture entre « eux » et « nous » de façon à construire progressivement des relations. Il faut pouvoir réellement débattre avec les Frères Musulmans, tout comme avec les Salafistes. Et un débat ne se limite pas à un dialogue : un débat est l'affirmation de positions différentes et l'éclaircissement de ces points de divergence. C'est en reconnaissant ces différences qu'elles peuvent évoluer.

  3. Le développement des politiques publiques : les communes, les écoles, la région, le fédéral, les relations extérieures. En évitant l'écueil des fractures nationales liées à l'implantation de mosquées turques, marocaines, pakistanaises...

  4. La formation supérieure islamique. A Bruxelles il existe quatre programmes de formations supérieures.

  5. Parvenir à développer une réflexion de fond et de longue haleine en travaillant sur le sens de la laïcité de l'Etat.

 A Bruxelles, la religion peut donc devenir un facteur de globalisation. Mais c'est soumis à condition.

Mr Michel Desmedt prend appui sur une double conviction : la première concerne le maintien d'un cours de religion qui représente la garantie d'un contrôle social. A cet égard le Conseil consultatif supérieur des cours philosophique dont il assume la présidence assure le décloisonnement des questions religieuses en valorisant trois compétences :

  1. Les questions philosophiques

  2. Les pratiques d'un dialogue interconvictionnel

  3. L'éducation à une citoyenneté responsable

La seconde conviction tient dans le fait qu'un Islam belge se met progressivement en place, avec des enseignants qui sont à la hauteur. Bien sûr, il s'agit d'un processus qui prendra du temps et qui n'est pas sans générer des résistances liées à une peur qu'il conviendra de bien gérer.

Ces multiples éléments appellent tous à un renforcement des contacts, des échanges et des débats entre musulmans et non musulmans. Ce qui démontre à quel point l'initiative d'une plate-forme interconvictionnelle est pertinente, combien son animation permanente est difficile, combien l'avenir ne pourra se nourrir que de repères élaborés, entre autre, en son sein.

André du Bus

Le 8 novembre 2012

1Ce n'est pas sans raison que les EU, qui ont connu de nombreuses vagues migratoires, invitaient les nouveaux migrants à abandonner leurs vêtements traditionnels pour mieux s'intégrer dans la population. Le sociologue américain Robert E. Park, cité par le Pr Dassetto dans une note sur l'Interculturalité, estimait que « les habits en série et bon marché, que l'industrie américaine naissante avait commencé à fabriquer, ont fait plus pour l'intégration des immigrants que beaucoup d'autres mesures ».

2F. DASSETTO, in « L'Iris et le Croissant », p. 160, Ed. UCL Presses universitaires de Louvain, 2011, 376p.

3 Note de F. DASSETTO : Un bémol toutefois à cet enchantement : il ne concerne pas la totalité de la population musulmane mais une partie de celle-ci. Il y a les indifférents, les agnostiques, les athées... Il importe de ne pas ramener la totalité de la population d'origine musulmane au religieux.