8h10. Hôtel de Ville de Bruxelles. Petit déjeuner de travail avec Chantal Noël, échevine de la famille. Au menu, l’avenir de cinq nouvelles crèches. Le financement des infrastructures est bien booké mais il y a un hic : l’ONE ne parvient pas à programmer les moyens nécessaires pour leur fonctionnement. Impératif pourtant, le boom démographique est sans appel. Où trouver le financement pour le personnel à engager ? Et il s’agit d’emplois stables, durables. L’emploi est dans les mains du cdH, à la Région comme au fédéral. Des contacts seront pris pour trouver des solutions.
10h20. Retour au Parlement bruxellois, à 200m derrière l’Hôtel de Ville. Coup d’œil sur la boîte mail, rédaction rapide d’une brève suite à l’interpellation posée la veille à Charles Picqué à propos de l’avenir des prisons. Communiquer qu’ils ont dit…
11h30. Je monte sur mon vélo pour rejoindre le Sénat, persuadé que le gouvernement ne tombera pas, que le VLD n’aura pas mis sa menace à exécution. Effervescence dans les couloirs fédéraux, je croise un collaborateur néerlandophone expliquant qu’Yves Leterme n’avait pas mérité cela, il raconte aussi qu’un de ses collègues, à peine engagé, se demande de quoi son avenir sera fait… In petto, je me demande si « ils » auraient malgré tout osé. Ce n’est pas possible, Leterme a quand même réussi une conversion aussi inattendue qu’inespérée… J’arrive dans mon bureau, Sergio, en face, me confirme que le gouvernement est en train de tomber. La voix de Francis Delpérée résonne à la radio, il énonce les différents cas de figure à envisager après la démission d’un gouvernement, il raconte l’important travail de négociation mené ces dernières semaines, entre autres par les collaborateurs. Ces derniers, en face de moi, sourient et lancent un « Merci Francis ». C’est vrai qu’ils ont bossé ! Et puis une demi-heure plus tard, droit comme un I, déterminé, gsm à l’oreille, Francis Delpérée, « Le » constitutionnaliste, déboule dans le couloir, son débit est martelé, il explique fermement à son interlocuteur, un journaliste sans doute, que la Chambre ne peut pas se réunir dès lors que le gouvernement est démissionnaire. La gravité prend ses marques.
13h00. Réunion de tous les parlementaires cdH fédéraux au grand complet. Démission, pas démission, rien n’est encore officiel. Toujours aucun communiqué du Palais actant la démission d’Yves Leterme. Et pourtant le Premier est bien parti présenter sa démission, Melchior Wathelet le confirme. Les flamands veulent maintenir la réunion de la Chambre malgré tout. Interception d’un message de Servais Verherstraeten, chef de groupe Cd&V qui dit que son parti est prêt à voter cet après-midi la scission de BHV. On apprend que c’est la position de tous les partis flamands. Le président de la Chambre, lui, est un VLD, le parti qui a mis le feu aux poudres. La discussion entre nous est vive. Quelle parade choisir ? Un nouveau conflit d’intérêt actionné par les Bruxellois ? A ce stade-ci, peu crédible. Christian Brotcorne, chef du groupe cdH à la Chambre doit rejoindre la conférence des présidents. Le problème : une annulation d’une réunion de la Chambre exige l’unanimité. Impossible à réunir puisque les flamands veulent un vote… Donc on se prépare au pire : actionner la sonnette d’alarme. Condition : recueillir les trois quarts des parlementaires de la communauté concernée. On fait le décompte : nous sommes au complet, mais les autres ? Hier n’y avait-il pas encore une série de parlementaires bloqués à l’étranger. Satané volcan ! On passe d’un volcan à un autre. Entretemps Joëlle Milquet nous a rejoints et fait état des dernières heures gouvernementales. Les libéraux flamands portent une lourde responsabilité. On pense à tous les projets et propositions de loi en rade. Et dire que le projet de loi instaurant le droit pénal social venait d’être voté en commission la veille. Plusieurs années de travail. Quel gâchis. Retour à l’urgence. Sms des libéraux : leur texte « sonnette d’alarme » est prêt. Et puis signal des Ecolos qui sont au complet. Quelques secondes après, c’est au PS de se manifester, un texte prêt à signer circule déjà. De fait, quelques instants plus tard, la missive passe de parlementaire en parlementaire. La consigne : « Signez serré, il faut laisser de la place à chacun ». Pas facile en politique…
14h30. Il semble que s’il y a convocation de la Chambre, ce ne sera pas avant 17h00. Chacun se met en stand by. De toute façon comme sénateur, je ne suis pas directement concerné, d’autant plus que la séance du Sénat a été annulée par le bureau des présidents en fin de matinée. Et je sais qu’en ce moment débute une audition au Parlement de la Communauté française. Le sujet : les signes convictionnels. En fait, la question du voile dans l’espace publique. Les orateurs du jour : le grand Rabin de Bruxelles, Monsieur Guigui, et la représentante du Conseil de l’Enseignement des Communes et des Provinces. En tant que sénateur de communauté je décide de rejoindre cette assemblée qui est à deux pas et d’écouter le point de vue de ces personnalités. En quittant le parlement fédéral je passe à hauteur de l’hémicycle de la Chambre. C’est l’effervescence, une nuée de journalistes belges et surtout étrangers sont présents. Mobilisés en masse pour couvrir l’événement quasi « planétaire » : le vote d’une loi interdisant le port de la burqua dans tout espace publique. Las, ces derniers en ont pour leurs frais, il semble de plus en plus avéré que si la Chambre se réunit se sera pour un seul vote, à la hussarde, celui de la scission de l’arrondissement électoral de Hal Vilvorde. Totalement incompréhensible pour tout journaliste n’affichant pas au minimum vingt ans au compteur politique belge. J’assiste quelques minutes à ces interviews qui paraissent surréalistes. Bonne chance, les gars.
14h50. Parlement de la Communauté française. Albert Guigui a déjà entamé la lecture de son texte. J’arrive au moment où il défend une vision particulière de la tolérance. La tolérance est un concept indigne car elle comporte une dose de mépris : la présence de l’autre est simplement supportée. Alors que chacun a droit à une vraie reconnaissance, la tolérance ne participe pas de cette dynamique fondamentale visant à assurer la dignité de chaque être humain. Accepter la différence ne peut être réduit à la tolérer. Dans cette perspective, la tolérance alimente une forme de condescendance qui n’est finalement pas très éloignée d’une forme hypocrite d’exclusion…Je souffle à Tamara, ma voisine, qu’il pourrait changer d’hémicycle et aller faire un petit tour à la Chambre… Il termine son exposé par un conte. C’est l’histoire d’un Empereur qui a entendu parler d’un sage consulté par les plus grands de ce monde. Il se rend chez lui et, avant de recueillir son avis sur l’avenir de l’Empire, entendez sur sa propre longévité en tant qu’Empereur, il veut le tester : « Grand Sage, vois, je tiens un oiseau dans ma main qui est fermée, dis-moi si cet oiseau est mort ou vivant. » Le sage comprend rapidement que s’il répond que l’oiseau est mort, l’Empereur ouvrira sa main et le laissera s’envoler, et que s’il répond que l’oiseau est vivant il serrera sa main et l’oiseau sera mort. Le désaveu dans les deux cas. Regardant alors l’Empereur dans le blanc des yeux, il lui répond : « Majesté, la réponse est entre vos mains. »
Je me retourne à nouveau vers ma voisine : « Tu ne crois pas que sa place serait tout compte fait plutôt au Palais… ? »
17h15. Retour au parlement fédéral. Je vois déambuler une série de parlementaires arborant le macaron jaune et noir « Splits - BHV - Belgïe ». J’apprends que le Roi a convoqué le président de la Chambre et qu’il n’y aura pas de séance ce jeudi. Soulagement général du côté francophone. Fortes tensions du côté néerlandophone. La tentative de coup de force des flamands illustre l’état d’esprit actuel. Toujours est-il que la prochaine séance sera soumise à la décision de la conférence des présidents fixée à lundi. Trois jours pour souffler, pour prendre du recul, pour - qui sait ? – trouver un accord. En attendant j’entends parler d’un incident ayant rassemblé une série de parlementaires séparatistes dans l’hémicycle. Peu de temps après, réception d’un sms convoquant tous les parlementaires à une réunion au cdH à 20h30.
19h30. De retour à la maison, le Journal TV ouvre sur le Vlaamse Leeuw entonné par les parlementaires nationalistes flamands sous une banderole affichant l’indépendance de la Flandre. L’image est forte, très forte, trop forte. Je suis choqué. Les médias dramatisent, une fois de plus. Comment réagissent ceux qui découvrent cette crise sous cet angle ? Le vrai coup de force n’a-t-il pas été dans la volonté flamande d’imposer leur logique, le vote de la scission de BHV, au mépris des règles parlementaires ?
20h30. Rue des Deux Eglises. Les parlementaires et présidents d’arrondissement sont là, ils viennent des quatre coins de la wallonie. Joëlle fait le point. Elle rappelle l’agenda trop serré de ces derniers jours, le volume de la note soumise par Dehaene, la forte cohésion francophone, les nuances chez les libéraux flamands – tous ne semblaient pas aussi déterminés-. Quid des jours à venir ? Pour garder la parité au sein du gouvernement, certains évoquent la possibilité de remplacer les ministres libéraux flamands démissionnaires par des ministres CD&V. Impossible répond Francis Delpérée qui reprend sa casquette de professeur. On a tous droit à un bref cours du soir sur les questions de parité et de majorité…où on apprend que la composition du gouvernement actuel pose déjà question. Mais bon, soit… Des élections ? S’il le faut, mais personne ne le souhaite. Joëlle, en guise de clin d’œil, souhaite ses sincères condoléances à Benoît Lutgen. Pour mémoire l’accord prévoit qu’il reprendra la présidence après les prochaines élections fédérales. Dans deux mois… dans un an? La discussion se poursuit sur les chances de réussite du Palais. Tout le monde le souhaite, qui y croit vraiment ?
22h35. J’enfourche une dernière fois de la journée mon vélo et rentre à la maison. Etait-ce la journée de l’avant dernière crise, avant celle de la crise de régime et de la scission du pays ?
« Majesté, la réponse est entre vos mains…. » nous relatait Albert Guigui.
André du Bus
Sénateur de communauté