Discussion avec Madame Cécile Jodogne, Ministre en charge de la Santé
Lors de la conférence mondiale sur le tabac ou la santé, qui s'est dernièrement tenue à Abou Dhabi, des experts internationaux de la santé ont mis en garde contre la consommation de narguilé, nommé aussi pipe à eau ou chicha, pouvant être plus nocif que la cigarette. Il est dès lors devenu une grande source d'inquiétude pour les mouvements antitabac.
Ainsi, selon l'Atlas du tabac lancé lors de cette conférence, "une simple bouffée de narguilé est presque égale au volume de fumée inhalé avec une cigarette". Pour un responsable de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), une séance de narguilé peut être équivalente à la consommation de 20 à 30 cigarettes. L'OMS met donc en garde contre la grande quantité de monoxyde de carbone dans le narguilé ainsi que sur son impact sur le système respiratoire, le système cardio-vasculaire et l'activité bucco-dentaire.
Alors qu'il était avant utilisé principalement par des hommes âgés, le narguilé s'avère de plus en plus populaire sur les campus universitaires, auprès des jeunes. Je puis en témoigner personnellement : il y a quelques années, je me suis retrouvé avec mes fils et leurs copains autour d'un narguilé. Ils me prétendaient que ce n'était pas des cigarettes. Qui plus est, c'est parfois aromatisé (pomme, etc.).
Selon les experts, les compagnies internationales de tabac investissent dans ce créneau. Pourtant, force est de constater que peu de mesures sont prises par les États pour freiner son utilisation, contrairement à celles prises pour la cigarette. Quand je dis "freiner son utilisation", je pense également à la sensibilisation de l'ensemble de la population quant aux risques du narguilé.
Avez-vous pris connaissance des inquiétudes reprises par l'Atlas du tabac sur les risques du narguilé sur la santé ou d'autres études attirant l'attention sur cette problématique ?
Des démarches de prévention des risques de consommation de narguilé sont-elles déployées par la Cocof sur le territoire bruxellois ? Des projets de sensibilisation au niveau local sont-ils mis en œuvre pour toucher les populations qui font régulièrement usage des narguilés et éviter la progression de cette pratique ? Ceci étant, je ne sais pas s'il est possible d'identifier ces populations, mais c'est une autre question.
Des concertations entre votre cabinet et celui de la ministre fédérale de la Santé, Maggie De Block, ont-elles déjà eu lieu sur ce sujet ?
Au vu des risques pointés par l'OMS, il serait à tout le moins essentiel que les pouvoirs publics puissent développer une information claire et bien plus soutenue sur la dangerosité des narguilés, afin de freiner leur utilisation.
Mme la présidente.- La parole est à Mme Jodogne.
Mme Cécile Jodogne, ministre.- L'Atlas du tabac aborde effectivement, parmi différents thèmes liés aux risques de la consommation de tabac sur la santé, la question du narguilé.
Cette préoccupation n'est pas tout à fait neuve. Le Fonds des affections respiratoires (Fares), qui développe un programme de prévention du tabagisme, avait déjà attiré dès 2009, via un communiqué de presse, l'attention des médias, du grand public et des professionnels sur cette thématique.
Une enquête avait en effet été réalisée auprès de 1.049 écoliers. Ses résultats montraient que parmi les écoliers de 17 et 18 ans, 54% avaient déjà expérimenté la chicha, mais aussi que son usage quotidien était très limité (1%) par rapport à d'autres produits du tabac (15% pour les cigarettes, 3% pour le tabac à rouler, 2% pour le cannabis et moins d'1% pour le cigare).
À la suite de cette enquête, plusieurs outils avaient été élaborés par le Fares :
- un dépliant (remis à jour en 2010) à destination des jeunes, intitulé "La chicha, mieux s'informer..." ;
- une brochure éditée en 2010 à ce sujet, à destination des professionnels de la santé et de l'éducation et intitulée "La chicha, comment en parler avec les jeunes ?".
Ces documents sont toujours diffusés et utilisés par le Fares dans le cadre de son programme de prévention du tabagisme. Ce programme privilégie une approche globale des consommations.
La chicha fait donc partie des thèmes abordés, tout comme la cigarette, la cigarette électronique, etc. L'enquête de santé par interviews de 2013 fournit des données sur la consommation de tabac et d'autres produits. On y apprend sans surprises que parmi les fumeurs quotidiens, le produit du tabac qui est utilisé par le plus grand nombre de consommateurs reste les cigarettes manufacturées vendues en paquet (64% d'entre eux), suivies par les cigarettes roulées avec un filtre (22%) et les cigarettes roulées sans filtre (15%).
Les cigares et cigarillos ne sont consommés quotidiennement que par 4% des fumeurs journaliers. La pipe à tabac, la pipe à eau et la cigarette électronique ne sont rapportées que par quelques fumeurs quotidiens, soit moins de 0,5%.
Si les auteurs précisent que cette fréquence très faible pourrait être en partie due à un biais méthodologique dans la conception de l'enquête, l'ensemble se situe néanmoins bien dans des proportions assez marginales en comparaison des cigarettes classiques.
Étant donné les risques majorés que représente la consommation de narguilé, il est néanmoins important que cette question soit abordée avec les publics concernés. La faible proportion de fumeurs réguliers de narguilé et l'absence de données montrant une augmentation de la pratique plaident cependant pour une approche globale, d'ailleurs pratiquée aujourd'hui déjà par les opérateurs de promotion de la santé.
Mme la présidente.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.
M. André du Bus.- Je vous remercie pour ces chiffres qui permettent, de fait, de relativiser le problème et de le ramener à des proportions moins inquiétantes que celles que j'ai imaginées à la lecture du communiqué de l'OMS.