Sur la table, un gobelet en plastique bleu. Un fond d'eau y marine.
A côté de la table, une photocopieuse laisse échapper le sifflement de son système de ventilation. Au plafond, un globe illumine tristement cette petite pièce de quelques mètres carrés. Trois chaises occupent l'espace. Le responsable des équipes du Centre fermé de Steenokkerzeel vient de refermer la porte, après m'avoir lancé un « U hebt een uur ! ».
En face de moi, vient de s'asseoir un jeune homme de 29 ans, Rashid Nasir. Cheveux noirs, T-shirt noir, yeux noirs. L'air est grave, pas l'ombre d'un sourire lorsqu'il a franchi le pas de la porte. Faut dire que le verdict est lourd : dans deux jours, back home ! Rashid est originaire du nord du Pakistan, de la région du KPK (Khyber Pokhtoon Khwa), à la frontière de l'Afghanistan. Une zone occupée par les Talibans. Cela fait cinq années qu'il a fui son pays. En réalité il a surtout fui la pression et la violence générée par la présence des talibans. Son avocats n'a pas réussi à faire valoir ses droits ici en Belgique. Il a donc épuisé toutes les voies de recours. Ce mardi il reprendra l'avion, escorté jusqu'à Karashi par des policiers belges qui le remettront dans les mains des policiers pakistanais.
Je reconnais maintenant le visage de Rashid. C'est lui qui tenait la petite échoppe de photocopies avenue d'Auderghem, située à 100 m de chez moi, à Etterbeek. C'est là que je me rendais de temps à autres lorsque la copieuse familiale ne suivait plus... Oui, me dit-il, esquissant son premier sourire ! C'était jusqu'au moment où, dénoncé par un tiers, la police lui a mis la main au collet, dès lors qu'il avait basculé dans le clan des sans papiers, surtout des « sans titre de séjour légal ». Suite logique : quatre mois au Centre de Vottem avant d'être transféré, voici dix jours, au Centre fermé de Steenokkerzeel.
Il évoque la scène d'humiliation au commissariat de police du quartier. Depuis quand faut-il être à poil devant un bidasse ? Alors qu'on ne présente aucune menace, n'a commis aucun larcin, aucun délit, rien, si ce n'est d'être devenu un illégal.
Rashid est aujourd'hui dans une cellule totalement isolée. Seul, sans gsm, sans radio ni télé. Il me raconte qu'il ne parvient plus à lire. Dès qu'il commence, il est pris de vertiges. Sa tête est lourde, chaude, parfois brûlante, emplie de battements. Il ne dort quasi plus. Dès qu'il ferme les yeux, il est pris dans un tourbillon de visions peuplées de serpents, scorpions et araignées de toutes tailles. Il tente de se battre contre ces démons, mais n'y parvient pas. Ses demandes d'hospitalisation ont chaque fois été refusées, tout comme sa demande d'expertise médicale par un médecin externe au Centre. Des pensées suicidaires occupent de plus en plus son esprit. Il me raconte ce qui l'attend dès son retour au Pakistan : emprisonnement, mauvais traitement jusqu'à ce que sa famille fasse le déplacement de Peshawar jusqu'à Karashi après avoir trouvé les 3.000€ nécessaires à sa remise en liberté conditionnelle, avant qu'une juridiction ne le libère définitivement. Ce qui prendra encore plusieurs mois. Il retrouvera alors son environnement de départ, peuplé de talibans...
Il me parle ensuite de sa famille, de sa fiancée, il a gardé en permanence une photo sur lui. Son souhait : retrouver un travail, il en est tout à fait capable, et fonder une famille, simplement.
Un long silence s'installe entre nous deux. Que puis-je faire ? Je vois une larme perler sur son visage. Il l'essuie du revers de la main. Nous nous levons tous les deux. Il est reconduit dans sa cellule, je suis ramené vers la sortie.
Mes questions sont simples : Sommes-nous en mesure de considérer encore et toujours le Pakistan comme un pays qui garantit le respect des droits de l'homme? Qu'en est-il de la prise en considération des risques encourus en fonction des zones de ce pays en proie à de réels soubresauts? S'est-on renseigné de façon fiable et actualisée sur les conditions d'accueil des personnes que l'on expulse ? Pourquoi maintient-on dans des conditions d'isolement total, à la limite de la torture psychologique, une personne qui ne présente aucun danger pour la société ? Pourquoi refuse-t-on, à une personne qui manifestement vit une réelle souffrance psychologique, un examen psychiatrique à effectuer par le médecin de son choix ? A fortiori quand on sait que ce médecin occupe une fonction de chef de service d'un grand hôpital bruxellois.
Non qu'il soit question de remettre, ici, fondamentalement en cause la politique assumée par le gouvernement actuel. Mais bien plus, qu'il s'agisse de garder notre vigilance critique à tout instant, surtout lorsqu'il s'agit des conditions de vie d'hommes et de femmes qui nous restent toujours proches, et que l'on aie le courage d'évaluer et de revoir les conditions d'application de nos législations.
André du Bus
Député bruxellois
Le 13 juillet 2014