Depuis quelques années, la Belgique soutient de nombreuses initiatives pour lutter contre la fracture numérique. Notre pays s’est ainsi engagé à élaborer un plan de lutte contre la fracture numérique en 2003, lors du Sommet mondial sur la société de l’information des Nations unies à Genève.
Le plan « Internet pour tous » de 2005 avait pour ambition de réduire d’un tiers la fracture numérique dans un délai de cinq ans. De manière concomitante et ou sous-jacente, le programme e-Europe 2005 avait déjà pour objectif la création d’une « société de l’information pour tous ».
Le plan stratégique de transition numérique à l’échelle de notre Communauté n’omettait pas non plus cette dimension. Les groupes sociaux les plus touchés par cette fracture rencontrent également des difficultés d’intégration professionnelle pour des raisons matérielles, de compétence ou de parcours.
L’incapacité à maîtriser un tant soit peu l’informatique est un problème supplémentaire. On parle même d’exclusion pour cause d’ « illectronisme », forme contemporaine d’analphabétisme.
Parallèlement à la question de l’accès au matériel, se pose celle de l’appropriation critique des logiciels.
Le monde associatif (Oxfam, Petits Riens) s’efforce de rendre accessible la ressource informatique. Toutefois, s’il est possible d’accéder à un ordinateur de seconde main, il n’en va pas de même pour un logiciel. Une copie ou un logiciel pirate peut exposer un utilisateur peu ou pas informé à des désagréments techniques mais aussi à des poursuites juridiques.
En septembre 2009, la Fondation Travail Université a réalisé, pour le compte du service public de programmation intégration sociale, une étude intitulée « Les risques d’inégalités dans la génération des natifs numériques ». Ce travail tend à démontrer qu’il ne faut pas trop vite conclure à « l’homogénéité que laisse supposer le discours sur les natifs numériques, […] car les jeunes entre 16 et 25 ans constituent un public très diversifié. »
Ce document précise également que « les structures familiales, le niveau ou le type d’éducation et le milieu culturel jouent un rôle plus important que la situation économique. » Ces conclusions bousculent les idées reçues et brisent certains clichés.
L’étude s’achève par une série de recommandations adressées aux autorités fédérales et régionales, aux responsables de campagnes de sensibilisation à Internet, aux institutions d’enseignement et de formation, aux services d’aide à la jeunesse, aux organisations de jeunes, aux médias, etc. Ces recommandations donnent à penser qu’il y a pléthore de pistes de solutions à valoriser.
Les espaces « Publics numériques » constituent un outil efficace pour lutter contre la fracture numérique. Ces espaces créés à Bruxelles et en Région wallonne rencontrent en grande partie le texte de la DPC, dans son titre consacré à la réduction de la fracture numérique, et bénéficient du soutien des gouvernements.
Toutes ces initiatives m’amènent à vous poser les questions suivantes. Quels sont les progrès réalisés par la Communauté française dans la lutte contre la fracture numérique dans les politiques dont elle a la tutelle ? Quelles coordinations envisager avec les autres niveaux de pouvoir dans la lutte contre la fracture numérique ? A-t-on déjà évalué l’incidence sur les ménages de la Communauté française des différentes initiatives fédérales comme Sart2Surf, Internet pour tous ? Si c’est le cas, quelle tendance a-t-on observée ? Comment conviendrait-il d’envisager de mettre en œuvre le volet consacré à la réduction de la fracture numérique dans le chapitre consacré à « Une société de la connaissance et de l’information » ? Qu’en est-il du volet consacré à la jeunesse, au regard des recommandations de l’étude de la Fondation Travail Université ?
Mme Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l’Audiovisuel, de la Santé et de l’Égalité des chances. – En ce qui concerne les progrès dans le domaine de la culture et la manière de mettre en œuvre la DPC, je voudrais tout d’abord souligner toute l’importance des initiatives prises par divers opérateurs dans le champ de l’éducation permanente dont j’assure aussi le soutien. Plus de vingt associations reconnues et subventionnées en vertu du décret du 17 juillet 2003 développent ainsi un travail en faveur de la lutte contre la fracture numérique. Cette action consiste essentiellement en l’organisation de formations d’éducation permanente à l’utilisation et au décryptage de nouvelles technologies. Ces formations sont destinées au grand public et aux acteurs de l’animation et de la formation culturelle. Ce travail peut également prendre la forme de services au monde associatif dans la conception et le développement de supports et stimuler la réflexion sur les enjeux et les questions liées à la fracture numérique.
Pour certaines associations, l’implication dans de tels projets découle directement de la spécificité de leur objet social, orienté vers les questions relatives aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. À titre d’exemple, je citerai le GSRA, Média Animation, CTV Médias ou encore l’asbl Clara. D’autres associations plus nombreuses sont amenées à développer une compétence et des activités dans ce domaine, en raison des besoins et des demandes de leur public : seniors, personnes en alphabétisation, handicapés, animateurs-formateurs. Je citerai à titre d’exemple les associations Lire et Écrire, Union chrétienne des pensionnés, Espace Seniors, Alteo, l’ASPH ou encore Vie féminine.
La Communauté française soutient depuis dix ans la création d’espaces publics numériques dans les bibliothèques publiques. Elle l’a fait de sa propre initiative et a cherché à encourager ce développement, en collaboration avec la Région wallonne ou le secrétaire d’État à l’Intégration sociale.
C’est ainsi que, dans les 142 réseaux publics de lecture reconnus par la Communauté française, on compte 920 postes accessibles à tous. En outre, 107 réseaux proposent une initiation individuelle à Internet et au multimédia, 55 réseaux offrent une initiation collective à Internet et au multimédia. En 2008, 3 640 sessions de formation ont été organisées et 24 350 personnes ont bénéficié de ces initiations.
Dans les conclusions de l’étude menée par la Fondation Travail Université, on constate que certains espaces publics numériques créés dans les bibliothèques ont bien pris conscience de ce phénomène et intègrent l’intérêt des jeunes pour l’offre ludique, l’Internet et les réseaux sociaux, tout en attirant leur attention sur d’autres types de fonctionnalités utiles ou sur l’attitude critique à cultiver.
Ces espaces publics numériques sont notamment inscrits dans le réseau des espaces publics numériques wallons et diffusent leurs réflexions et leurs évaluations par ce biais.
Dans une tout autre optique, la numérisation du patrimoine culturel constitue un défi majeur qui connaît actuellement des avancées significatives.
Sur ma proposition, le gouvernement de la Communauté française a adopté le plan de préservation et d’exploitation des patrimoines, appelé plan Peps, qui doit permettre la conservation durable et l’accès au public de tout le patrimoine numérisé et numérisable.
Pratiquement, la délégation générale à la numérisation des patrimoines culturels, dont fait partie Mme Evelyne Lentzen, assure la mise en œuvre du plan « Pep’s » dont les missions principales sont : dresser un état des lieux des patrimoines numérisés et numérisables en collaboration avec les institutions concernées ; définir les lignes directrices et organisationnelles des initiatives de numérisation ; assurer la préservation, la sauvegarde et la pérennité des patrimoines culturels ; soutenir les initiatives ; définir les priorités du programme de numérisation de la Communauté française ; offrir l’accès au patrimoine numérisé de la Communauté française via un portail fédératif en ligne et assurer le transfert d’un volume significatif de notre patrimoine numérisé sur des portails européens tels que Europeana.
Dans le domaine de l’audiovisuel, je rappelle que le plan stratégique de transition numérique avait pour objectif d’éviter toute forme d’exclusion ou de fracture numérique mais également de garantir une forme de solidarité entre options technologiques en rejetant les solutions trop coûteuses.
Par ailleurs, l’ULg a réalisé une étude sur la télévision numérique et les risques sociétaux associés.
Celle-ci montre que les risques de fracture numérique se situent à des niveaux plus subtils que la simple dualité accès/non accès au numérique.
En effet, les risques en termes financiers ne sont certes pas négligeables. Lors de l’application du Plan stratégique de transition numérique, le PSTN, il faudra veiller à rester attentif aux enjeux liés au capital culturel et à l’esprit critique par rapport aux nouveaux médias, à la dichotomie usage ludique/usage intelligent ainsi qu’à l’aspect éducatif des médias.
En termes de politique d’égalité des chances, je m’en réfère à la réunion conjointe des gouvernements de la Communauté française et de la Région wallonne sur la lutte contre la fracture numérique intergénérationnelle, du 11 mars 2010. Face au constat de la fracture numérique intergénérationnelle, nous avons pris deux mesures. La première, « Papy et Mamy branchés », consiste à lancer des projets pilotes afin que nos aînés entrent dans la culture des technologies de l’information et de la communication grâce à des élèves d’écoles primaires, secondaires ou de promotion sociale équipées d’un parc informatique, les cyberclasses. Ce projet devra intégrer des échanges récurrents entre les deux générations, planifiés en fonction du calendrier scolaire, et s’inscrire dans une démarche pédagogique et citoyenne.
La deuxième mesure s’intitule « Papy et Mamy, surfeurs dans les espaces publics numériques ». Le 2 décembre 2004, un plan de développement d’espaces publics numériques dans les communes voyait le jour. Ce programme visait à réduire la fracture numérique. Nous devons à présent procéder à l’évaluation de ce dispositif afin d’obtenir un inventaire de bonnes pratiques et de les promouvoir. Il s’agira de recenser les projets mis en place dans certains espaces numériques publics et d’en souligner les particularités. Cela nous permettra ensuite de rendre ces lieux plus accessibles aux seniors, aux personnes à mobilité réduite et aux personnes fragilisées.
Parallèlement, il a été proposé de lancer un appel à projets aux espaces publics numériques pour organiser des modules de formation en technologie de l’information pour nos aînés.
Le bilan de la coordination avec les autres niveaux de pouvoir, de l’évaluation des initiatives fédérales et de la tendance observée fait l’objet d’un rapport intermédiaire portant sur l’ensemble du plan d’action nationale contre la fracture numérique.
Ce rapport met en lumière certains aspects du plan et servira à consolider sa deuxième phase.
Il en ressort que le plan a permis une meilleure coordination entre les entités des actions menées et à mener collectivement par les différentes parties prenantes, notamment en mutualisant les expériences et les pratiques. Les chercheurs recommandent cependant d’améliorer la cohésion de la vision du plan qui, à certains égards, se résume à une addition d’actions réalisées ou envisagées par les différentes entités. Ils préconisent de mieux identifier les groupes cibles prioritaires en soulignant que, pour l’instant, certaines initiatives sont orientées uniquement vers la classe moyenne. Ils conseillent de créer un lien entre le plan de lutte contre la fracture numérique et le plan d’action national d’inclusion sociale. Ils mettent aussi en lumière le fait que le plan a été construit autour d’un effort de rattrapage à fournir pour combler la fracture numérique du public-cible.
Actuellement, le plan n’aborderait pas les possibilités d’abaisser les barrières technologiques et cognitives qui empêchent les populations visées de participer pleinement à la société de l’information mais les chercheurs prônent la mise en place d’une coordination plus efficace impliquant l’ensemble des acteurs concernés, tant au niveau politique qu’administratif ou de terrain. Enfin, ils recommandent d’améliorer la visibilité du plan dans son ensemble.
En ce qui concerne le volet consacré à la jeunesse, je vous invite à vous adresser à ma collègue Mme Huytebroeck.
M. André du Bus de Warnaffe (cdH). – Je vous remercie pour le caractère particulièrement exhaustif et transversal de votre réponse. Le rapport intermédiaire auquel vous avez fait référence à propos de la coordination entre les niveaux de pouvoir est-il accessible ou uniquement à usage interne ?
Mme Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l’Audiovisuel, de la Santé et de l’Égalité des chances. – Je pense qu’il est accessible. Si c’est le cas, je vous en ferai parvenir une copie.
M. André du Bus de Warnaffe (cdH). – Je reste inquiet sur un point : s’il faut mettre sur pied une procédure d’évaluation de l’ensemble des mesures que vous avez citées, il y a beaucoup de travail !