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Obésité : les enjeux prennent une tournure alarmante

Soumis par andredubus le
Discussion avec Madame Cécile Jodogne, Ministre en charge de la politique de la santé

Madame la Ministre, des débats se sont tenus à de nombreuses reprises, tant ici au parlement francophone bruxellois qu'au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles ou encore au parlement fédéral, à propos des enjeux de l'obésité et de ses conséquences sur la santé publique. Je pense particulièrement au diabète puisque la journée mondiale du 14 novembre consacrée à cette maladie suscite chaque fois des déclarations et des prises de positions politiques et que l'obésité en est un des facteurs étiologiques.

Force est de constater qu'aujourd'hui, au vu des récentes déclarations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), les enjeux de l'obésité prennent une tournure alarmante. Ils sont liés principalement à deux facteurs, une alimentation déséquilibrée et une sédentarité excessive. Ceci n'est pas neuf et reste à prendre avec des nuances car l'OMS établit un constat très généraliste, sans préciser ce qu'il en est

pour chaque pays, encore moins pour chaque région. Toujours est-il que la dernière enquête de santé publique avait mis en avant le chiffre de 48% de Belges en excès de poids.

Une nouvelle étude intitulée Nutinet s'est attachée à décoder le comportement alimentaire de 5.000 Belges au cours de 18 mois. Il leur était demandé de remplir des questionnaires sur le contenu de leur assiette. Précisons qu'il s'agit de personnes sensibilisées aux enjeux d'une alimentation saine et équilibrée, on n'y retrouve que 33% de personnes en surcharge pondérale. Selon Le Soir du 18 mai qui rapportait les conclusions de cette enquête, 45% de ces personnes mangent au moins cinq portions de fruits et légumes par jour, alors que seulement 13% de la population le fait. La marge de progression est donc immense.

Autre élément intéressant, mais qui n'est pas neuf, rapporté par le Pr Jean Nève, est le biais lié aux ressources financières. Ceux qui ont les revenus les plus bas font le choix d'une alimentation moins chère mais aussi moins équilibrée. Le constat est aussi établi que des campagnes d'informations généralistes, à la télévision par exemple, sont peu efficaces. Le Pr Nève indique qu'il faut davantage aller au plus proche des citoyens, dans leurs lieux de vie, leurs écoles, le monde du travail, le milieu sportif... Ce qui renforce la nécessité et la pertinence des approches transversales et ciblées. Je pense notamment au programme lancé à la fin des années 80 par l'OMS Europe, intitulé "La santé pour tous d'ici l'an 2000", qui se déclinait en fonction des lieux de vie : école, entreprise, entités publiques. Chacun des volets avait des méthodologies spécifiques impliquant les publics concernés. C'était très précurseur à l'époque. L'alimentation était un thème prioritaire de chacun des programmes.

Lors d'une de mes précédentes interpellations sur le sujet, je constate que malgré les nombreuses démarches réalisées par les pouvoirs publics pour sensibiliser la population à l'adoption de bons comportements de santé, il faut irrémédiablement admettre que, vu l'ampleur et la gravité du phénomène, le diabète ne recule pas. Nous connaissons aussi le sort funeste du Plan national nutrition santé, qui est passé du pouvoir fédéral aux mains des entités fédérées. Je rappelle à cette occasion une des conclusions de l'évaluation de ce plan qui avait été pilotée par l'Université de Liège. Elle pointait que ce plan péchait par l'absence de collaboration entre les différentes entités, non seulement régionales et communautaires mais également locales. Elle soulignait l'absence d'échange d'informations, de coordination et de transversalité entre les acteurs de terrain.

Dès lors, comme je l'ai déjà régulièrement exprimé sous la législature précédente, je plaide vivement pour que la Cocof, à présent compétente en matière de prévention de la santé, puisse mettre en place, en concertation avec les autres niveaux de pouvoir, non seulement un plan de prévention et de lutte spécifiquement axé sur le diabète, comme le recommande le Parlement européen dans sa résolution votée le 14 mars 2013 que la Belgique n'a toujours pas ratifiée, mais une véritable stratégie coordonnée déclinant des opérations concrètes visant l'adoption de comportements alimentaires sains et de lutte contre la sédentarité.

Par ailleurs, vous déclariez le 24 novembre dernier, en réponse à ma suggestion de mettre ce sujet à l'ordre du jour d'une prochaine conférence interministérielle de la santé, que vous vous engagiez à plaider pour que la Cocof ne soit pas seule à agir et qu'il y ait un plan national de lutte contre le diabète. Vous ajoutiez votre souhait de voir les diverses initiatives se renforcer mutuellement, assurant une cohérence aux actions menées par les différents niveaux de pouvoir.

Face à ces éléments, avez-vous pu faire part de votre volonté à vos collègues lors de la dernière conférence interministérielle de la santé de mettre sur pied un plan de lutte contre le diabète ? Sinon, quel est votre nouvel agenda à ce propos ?

Qu'en est-il du plan national nutrition santé transféré aux entités fédérées ? Dans l'attente des résultats de l'étude de santé publique sur le comportement des Belges en matière de santé, prévue pour cette année, quelles démarches et réponses spécifiques entendez-vous donner rapidement à cette inflation de messages alarmants portant sur les questions de surcharge pondérale et d'alimentation déséquilibrée ?

La réponse n'est pas facile. Je fais référence à un travail remarquable mené par le Pr Myriam De Spiegelaere, responsable de l'Observatoire de la santé et du social, qui s'attachait à démontrer à quel point les inégalités sociales de santé, qui se marquent sur le déséquilibre pondéral notamment, trouvent leur origine dans des phénomènes culturels et environnementaux difficiles à affronter. Je ne nourris pas la moindre ambition de régler aujourd'hui ce problème complexe.

Nous sommes conscients de l'ampleur du défi, mais ce problème de santé publique est de plus en plus criant. Les acteurs politiques doivent progresser sur la transversalité et la coordination entre les différents niveaux de pouvoir.

[...]

Mme la présidente.- La parole est à Mme Jodogne.

Mme Cécile Jodogne, ministre.- Les problématiques de surpoids et d'obésité sont très préoccupantes. Vous en avez rappelé les divers déterminants ainsi que les conséquences sur la santé et la qualité de vie, mais aussi en termes de coûts pour la collectivité. Ces problématiques sont aussi caractérisées par des inégalités sociales de santé très nettes.

L'année 2015 est une année de transition, qui doit nous permettre d'analyser les programmes de promotion de la santé transférés de la Communauté française vers la Cocof. Cette analyse et la consultation de divers experts scientifiques et de nombreux acteurs de terrain nous permettront de définir de nouvelles lignes de force en matière de promotion de la santé pour l'avenir. Ces lignes de force pourront en outre être concrétisées lorsque le décret de promotion de la santé de la Cocof, qui est en préparation et avance relativement bien, entrera en vigueur.

Je ne peux donc pas vous annoncer aujourd'hui un plan structuré de lutte contre le surpoids et l'obésité. Néanmoins, des programmes sur le sujet sont soutenus par la Communauté française et, en vertu du principe de standstill, par la Cocof en 2015. Le site www.mangerbouger.be, géré par l'asbl Question Santé, aborde cette problématique en fournissant des informations utiles, des outils et des adresses aux jeunes, aux parents et aux enseignants. La même asbl développe par ailleurs un autre site, www.voyonslarge.be, qui déconstruit certains préjugés relatifs au surpoids et aux régimes. Mme Sidibé a d'ailleurs bien souligné l’importance de ne pas stigmatiser les personnes concernées.

L'asbl Coordination éducation & santé (Cordes) aborde spécifiquement les questions d'alimentation saine en milieu scolaire, notamment à travers l'outil "Se mettre à table", qui traite de questions de fond relatives à l'alimentation, mais fournit également des outils et des méthodes pour aborder efficacement cette question au sein des écoles. Enfin, signalons aussi un cahier spécial des charges élaboré sous la législature précédente à destination des collectivités d'enfants, visant notamment la recherche d'une alimentation équilibrée et durable. J'ai eu l'occasion de l'évoquer lors d'une précédente interpellation.

La santé communautaire fait aussi l'objet de l'attention de différentes asbl, outre les maisons médicales. Le Réseau Santé Diabète, notamment, vise une approche globale de la politique de santé communautaire.

En ce qui concerne les collaborations avec le pouvoir fédéral, j'ai déjà demandé l'inscription de plusieurs points à l'ordre du jour de la conférence interministérielle de la santé sur d'autres thèmes. Je ferai la demande concernant cette thématique spécifique du surpoids et de l'obésité lorsque nous y verrons plus clair à l'échelon de la Cocof. Sachez cependant qu'un groupe de travail sur le diabète est constitué et que mon cabinet suit ses travaux.

Quant au Plan national nutrition santé, une petite fraction de son budget a été transférée à la Cocof. Il fait donc partie de l'analyse en cours. Certes, nous pouvons déplorer un éclatement de ce plan et le fait que nous n'ayons pas encore pu obtempérer à la recommandation de l'Europe en matière de lutte contre le surpoids, l'obésité et le diabète. Toutefois, vous savez les bouleversements qu'a générés la sixième réforme de l'État et le temps nécessaire pour y mettre de l'ordre. Nous devrons réinstaurer la coordination de l'ensemble des politiques ou, à tout le moins, garantir la cohérence des messages envoyés par les diverses entités fédérées. La conférence interministérielle poursuivra notamment cet objectif.

En tout état de cause, les consultations que je mène actuellement montrent que la promotion d'une alimentation équilibrée et d'une activité physique régulière - ce que j'appelle volontiers la promotion d'attitudes saines - a été trop peu développée au cours des dernières années. J'ai donc l'intention, dans le cadre de la future politique de promotion de la santé de la Cocof, de développer prioritairement cet axe, en collaboration avec les experts et les acteurs de terrain spécialisés dans cette problématique.

Il faudra que nous nous adressions à un public le plus large possible - monde du travail, milieux sportifs, lieux de vie... -, dont les habitudes culturelles et alimentaires sont variées et influent parfois sur la prise de poids.

Il s'agira, dans cette volonté de toucher un public le plus large possible, d'étudier comment les caractéristiques et les habitudes liées au genre pourront être prises en considération.

Cependant, M. Brotchi, s'agissant plus spécifiquement du suivi des femmes enceintes, la compétence reste celle de la Communauté française, voire du niveau fédéral. En effet, lorsqu'il est question d'un suivi médical réalisé par un médecin traitant ou un gynécologue, les compétences sont restées au niveau fédéral. Cela n'empêche que, dans cette volonté de toucher le public le plus large possible (hommes, femmes, enfants tous âges confondus), l'on englobe également les femmes en âge de procréer.

J'en viens à un projet qui pourrait voir le jour : des contacts sont pris entre mon cabinet et certains acteurs de terrain afin d'examiner la possibilité de soutenir la Concertation aide alimentaire (CAA), réseau déjà financé en affaires sociales, pour que cette concertation puisse développer un travail en réseau, y compris dans le domaine de la santé. Il s'agit d'un projet qui me semble prometteur et qui permettrait de croiser les questions liées à l'alimentation saine et celles relatives à la réduction des inégalités sociales en matière de santé.

Cela demandera bien évidemment de pouvoir dégager des moyens. Certes, nous ne pourrons pas tout faire. C'est pourquoi la volonté de mener des actions de prévention touchant l'ensemble de la population constitue un enjeu d'importance dans la lutte contre le surpoids, voire l'obésité. Comme vous l'avez rappelé, 48% des personnes adultes sont touchées par cette problématique. Il ne s'agit pas uniquement de s'adresser à des publics niches ou à des publics cibles particuliers.

Vous avez apporté presque toutes les réponses en ce qui concerne les pistes à explorer. Je ne ferai donc pas la longue liste de tout ce qu'il conviendrait de faire. À l'issue des quatre années passées en votre compagnie au sein de cette commission, il serait prétentieux de ma part de dire que je pourrais passer les examens de docteur en médecine, mais je deviendrai peut-être presque aussi incollable que vous sur toutes ces questions de santé. Il importe de donner les outils à chacun pour prendre en charge sa santé et donc sa qualité de vie. C'est bien de cela dont il s'agit lorsqu'on parle d'activité physique et d'alimentation saine.

Quant aux questions portant sur le budget, je vous renvoie à ma réponse à vos questions datant du début d'année. Je vous y avais cité les montants attribués dans le cadre des différentes politiques. J'avoue que je ne les ai plus en tête aujourd'hui. De plus, il s'agit souvent de fractions de programme car, en matière de santé communautaire, il y a souvent un projet global au sein duquel cette problématique est évoquée. Il est donc difficile de pointer avec précision les montants affectés. Ces montants pourront être joints au compte rendu si vous le souhaitez.

Mme la présidente.- La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

M. André du Bus.- Je remercie mes collègues qui ont mis l'accent sur les inégalités sociales dont sont victimes les femmes. Pendant votre réponse, j'ai consulté un rapport de l'Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, qui date de 2004. Il est intéressant de voir qu'à cette époque, seulement 39% de la population était en excès pondéral. Nous sommes passés aujourd'hui à 48% pour l'ensemble de la Belgique. Bruxelles présente un profil un peu plus favorable que les Régions wallonne et flamande, mais cette différence n'atteint pas 10%. La situation se dégrade vraiment et c’est bien le sens du cri d'alarme de l'OMS.

Par ailleurs, les femmes ayant au maximum un diplôme de l'enseignement primaire souffrent quatre fois plus souvent d'obésité que les femmes titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur. Le déterminant lié à la formation est donc énorme.

Je voudrais aussi vous parler d'un exposé qu'avait mené l'année passée le professeur Vincent Lorant lors d'un Jeudi de l'hémicycle sur les enjeux des inégalités sociales de santé. Il disait qu'en matière de comportement sanitaire, dans les inégalités sociales de santé, le comportement de santé, c’est-à-dire les attitudes saines à adopter, constitue la seule variable sur laquelle on peut jouer. On peut difficilement jouer sur le diplôme ou sur les revenus professionnels. Les acteurs de santé peuvent difficilement influencer le profil socio-économique. Par contre, tout ce qui relève de la sensibilisation et de l'accompagnement appartient au champ de l'action politique.

Je plaide pour que votre nouveau décret organisant la promotion de la santé s'inscrive en réelle intelligence avec le Plan de santé bruxellois de votre homologue au niveau de la Cocom, Didier Gosuin, pour que vos stratégies se croisent et se renforcent afin de jouer sur l'ensemble des déterminants. Ceux-ci ne concernent pas uniquement la santé, mais aussi le logement, la mobilité, le sport, etc. Je souhaite que votre projet de décret reflète une ouverture et un maillage serré avec les autres niveaux de pouvoir.