Voici quelques pensées, certitudes, questions, émotions vécues ici à Molenbeek, dans cette commune décriée, dont certains quartiers et de nombreux jeunes ont été littéralement mis en ruine intérieurement par le lynchage médiatique
Un texte de Ann Gilles-Goris, Échevine en charge de l'Action sociale, État civil/Démographie, Santé et Tourisme à Molenbeek
En ces jours difficiles pour notre commune, de nombreux messages de soutien me parviennent . Des habitants de Molenbeek, des amis, des connaissances envoient des messages de solidarité, de courage .
Ces signes de solidarité et d'autres sont comme des étoiles dans la nuit .
Des questions me traversent pourtant l'esprit : avons-nous été aveugles ? N'avons-nous pas vu venir ce qui est entrain de se passer ? Ces jeunes, des voisins parfois, qui se sont radicalisés ,pourquoi notre société n'a t elle pas pu les protéger ?
J'ai eu la chance de travailler au vivre ensemble, bien avant d'être en politique. Combien d'heures passées avec les femmes du quartier venues des quatre coins du monde ! Que d'échanges sur la famille, les problèmes , déjà, de logements, de pauvreté. Mais il y a 15 ans de cela, on ne parlait pas d'extrémisme .
Un gros problème de nos quartiers a été un certain renfermement sur soi pendant des années. Le pouvoir politique a peut-être cru rendre service à cette communauté : en réalité, elle l'a étouffée. Elle a rendu certains jeunes craintifs de sortir du périmètre de " leurs " rues, elle a cloisonné notre commune. En ne travaillant pas tout de suite à la mixité, on a créé des problèmes d'intégration . Des jeunes ont été piégés.
Certains se sont senti justement ou injustement discriminés, certains se sont sentis rejetés de notre société.
Un terreau excellent pour répondre aux sirènes de courants religieux extrémistes, qui viennent de bien au delà de notre commune de 95 000habitants et sont venus silencieusement s’enraciner chez nous . Voilà donc des jeunes intérieurement déstructurés , en quête de repères, qu'ils soient d'origine belgo-belge ou de famille d'origine étrangère né en Belgique à qui tout à coup on fait des promesses de devenir quelqu'un , ici, mais aussi dans l'au-delà.
Et là , tout à coup nous devenons impuissants, en tant que personne ou comme institution, nous ne sommes plus dans le discours rationnel, éducatif. Le contact n'est plus. C'est là où commence l'angoisse des familles qui voient se radicaliser leurs jeunes ne sachant pas quoi faire. Comme un être qui s'enfonce dans un marécage, elles ont beau crier, appeler à l'aide, elles voient leur enfant, leur conjoint disparaître petit à petit emmené par une force que même l'amour d'une mère n'arrive parfois pas à raisonner.
Honte aux manipulateurs, aux prédicateurs et gourous en tous genres qui mènent ces jeunes à la mort et sèment angoisse et désolation.
Il faut se rendre à l'évidence, on a beaucoup travaillé à Molenbeek pour tisser des ponts entre les communautés et sur le plan interreligieux. Il y a énormément de bonnes choses qui s'y sont passées et vécues, dans les maisons de jeunes, dans la Maison des Cultures, dans les écoles, dans les nombreuses associations..mais cela n'a pas été suffisant pour éviter le basculement.
Et nous voilà à genoux, miné de l’intérieur et de l’extérieur, pointé du doigt, traîné dans la boue.. Avec des familles terrorisées, peur de l’avenir pour leurs enfants, avec ce sentiment de culpabilité d’appartenir à une commune et communauté diabolisée.
Il faut des moyens pour coordonner les efforts et lutter contre les nids d'extrémisme. Des moyens nationaux et internationaux. Notre commune est pauvre, la deuxième commune la plus pauvre de Belgique. Nous devons " gratter " pour arriver à boucler le budget, et les missions sociales sont énormes .
Alors, Molenbeek terreau du terrorisme ? Non, Molenbeek aux croisements des cultures, en besoin d'ouverture dans certains quartiers et de gros gros moyens, humains et financiers pour mener à bien ses politiques de prévention, d'aide, de cohésion sociale, de logements et de convivialité. Avec l’espérance que les belles promesses ne seront pas que du vent !
Ann GILLES-GORIS
Échevine en charge de l'Action sociale, État civil/Démographie, Santé et Tourisme
A la Commune de Molenbeek-Saint-Jean / Gemeente Sint-Jans-Molenbeek