Discussion avec Mme Cécile Jodogne, ministre en charge de la politique de la Santé
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M. André du Bus.- Je n'ai pas la prétention d'affirmer que j'apporte quelque chose de neuf à ce qui vient d'être très bien exprimé. Pour ma part, je me concentrerai sur la Cellule politique francophone santé-assuétudes, mise sur pied par votre collègue Fadila Laanan lorsqu'elle était ministre de la Santé à la Fédération Wallonie-Bruxelles sous la précédente législature.
Cette cellule, qui réunit la Région wallonne, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Cocof, a pour objectif d'offrir une vision francophone commune en matière d'assuétudes, en proposant un plan concerté pour la prévention, la réduction des risques et le traitement en collaboration avec les acteurs de terrain. Où en est le fonctionnement de cette cellule ? Je sais qu'un financement avait été prévu pour assurer une permanence. Quel est l'état d'avancement des travaux de cette cellule et quelles sont ses priorités ?
Par ailleurs, nous avions effectivement travaillé sur une résolution lors de la précédente législature. Cette résolution avait été votée et il convient de prendre en considération ses conclusions. On ne vous interrogera toutefois pas sur la mise en œuvre de ces dernières. Juste avant que vous ne preniez la parole, ce serait inélégant.
(Applaudissements sur les bancs de la majorité)
Mme la présidente.- La parole est à Mme Jodogne.
Mme Cécile Jodogne, ministre.- La consommation d'alcool représente un problème de santé publique majeur et elle nous préoccupe toutes et tous, en particulier quand il s'agit des adolescents.
L'alcool tient une place à part dans notre société. Il est le psychotrope le plus consommé. Sa consommation est légale, et il bénéficie d'une image généralement positive, associée à la détente, à la fête et à l'intégration sociale. Ceci n'empêche pas que des stéréotypes circulent à son sujet, en particulier quand il s'agit des jeunes consommateurs.
La Cocof soutient différents projets concernant la prévention de la consommation abusive d'alcool, tant en initiatives santé qu'en promotion de la santé. Je vais vous présenter ces projets, qui visent avant tout les adolescents et les adultes relais qui travaillent avec eux, mais aussi les jeunes adultes de l'enseignement supérieur. J'aborderai également la nécessité d'une approche concertée de la problématique entre les différents ministres concernés, condition sine qua non pour mettre en œuvre une stratégie efficace.
En promotion de la santé, l'approche en matière d'assuétudes se veut avant tout globale et donc non spécifiquement centrée sur des produits particuliers. C'est l'une des démarches de la Cellule politique francophone santé-assuétudes qui englobe les drogues et l'alcool.
Plusieurs opérateurs travaillent ainsi avec des acteurs du milieu scolaire ou d'autres acteurs en contact avec les jeunes. Il s'agit de leur permettre d'aborder la question des consommations de différents produits, en partant des caractéristiques du public en termes d'âge, de genre, en se basant sur les attentes et besoins des jeunes et sur le sens que ceux-ci expriment au sujet de leurs consommations.
Cependant, la problématique de l'alcool est abordée depuis une dizaine d'années par le groupe porteur Jeunes, alcool et société coordonné par l'asbl Univers santé, à la suite d'un colloque organisé à Bruxelles sur le sujet. Ce groupe a fait le constat que les modes de consommation des jeunes évoluaient : on assiste en particulier à une banalisation de l'ivresse ainsi qu'à un rajeunissement et une féminisation des consommateurs. Le rapport auquel nous avons fait allusion en début de discussion confirme cette tendance.
Dans le même temps, les stratégies marketing des alcooliers sont de plus en plus ciblées - pour ne pas dire de plus en plus agressives -, visant un public de plus en plus jeune.
Le groupe Jeunes, alcool et société rassemble divers intervenants issus des secteurs de l'éducation, de la santé et de la jeunesse concernés par la question de la consommation responsable d'alcool parmi les jeunes. Il s'est donné deux axes de travail :
- agir sur les facteurs structurels qui ont une influence sur la consommation d'alcool, comme l'environnement et les réglementations.
- agir sur les représentations de la consommation d'alcool, en faisant remonter les constats des jeunes vers les adultes-relais et fournir à ceux-ci des outils pour aborder la question des consommations responsables.
Le travail mis en place est centré sur les jeunes et plusieurs types d'outils sont réalisés, dont les objectifs sont d'ouvrir le débat sur les consommations de chacun et de développer le sens critique des jeunes vis-à-vis des médias et des stratégies publicitaires.
Parmi ces outils, on trouve :
- Pictos Consos, un outil composé de pictogrammes et d'un guide pour l'animateur. L'objectif est d'ouvrir le débat au sujet de ses propres consommations, en groupe ou en face à face entre un intervenant et un jeune ;
- "Les jeunes savent pourquoi", un CD-ROM à destination des adultes-relais, dont l'objectif est d'apprendre à décoder les pratiques commerciales qui influencent les consommations ;
- "Les publicitaires savent pourquoi", une brochure d'éducation aux médias à destination des adultes-relais, qui informe et sensibilise aux pratiques commerciales des alcooliers vis-à-vis des jeunes.
Pour soutenir les différentes actions en réseau portées par le groupe Jeunes, alcool et société, un budget de 72.500 euros est accordé par la Communauté française. Dans la période transitoire actuelle, la Cocof prend en charge, pour l'année 2015, un tiers de ce budget, tandis que la Région wallonne prend en charge les deux tiers restants. Cette clé est d'application quand il s'agit de prendre en considération le chiffre de la population générale.
Le groupe a émis plusieurs recommandations :
- renforcer structurellement l'éducation et la prévention ;
- clarifier et simplifier la loi, pour lever la confusion entre boissons fermentées et distillées, et permettre que la loi soit davantage appliquée ;
- supprimer la publicité pour les produits alcoolisés.
Ces recommandations rejoignent celles faites au niveau international et indiquent que les stratégies doivent s'exercer à différents niveaux pour faire évoluer les divers déterminants de la consommation d'alcool. En effet, l'information et la prévention sont indispensables, mais doivent être couplées à des changements de réglementation et d'environnement. Cela nécessite, bien entendu, des actions concertées entre les différents niveaux de pouvoir compétents.
En initiatives santé, la Cocof soutient par ailleurs, depuis le mois de septembre 2013, une recherche-action relative à la réduction des risques liés à la consommation d'alcool en milieu estudiantin, menée par l'asbl Modus vivendi. Ce projet s'inscrit en complémentarité des actions de réduction des risques liés à la consommation de drogues menées par l'asbl en milieu festif, dont le projet Quality Nights, bien connu de nous tous et que nous avons déjà évoqué ici.
La recherche-action se déroule de manière participative et associe donc tous les acteurs concernés, y compris les étudiants eux-mêmes. La phase exploratoire s'est déroulée d'abord au sein d'une université et d'une haute école, pour s'étendre ensuite à l'Université libre de Bruxelles (ULB). Parallèlement à un recueil de données - par questionnaire, interviews individuelles et de groupes et observation participante, entre autres -, Modus vivendi a cherché à identifier les lieux de consommation, les risques liés aux différents contextes, les initiatives existantes et les divers acteurs concernés qui peuvent être mobilisés dans des projets de promotion de la santé : autorités académiques, services sociaux, cercles étudiants, organisateurs de soirées, etc.
Le projet entame sa deuxième année de fonctionnement et un rapport présente les premiers résultats de la première année d'activités. En termes d'actions concrètes, certaines pistes ont déjà pu être testées. Par exemple, sur le site de l'Université Saint-Louis, une campagne de sensibilisation, élaborée par un groupe de travail composé d'étudiants, est diffusée lors de chaque activité étudiante.
Les étudiants qui organisent ces activités ont suivi une sensibilisation à la réduction des risques autour des thématiques abordées dans la campagne. De plus, un "coin safe" offrant divers services, comme de l'eau gratuite, des préservatifs, de la nourriture gratuite et des informations en matière de santé, est tenu par des étudiants qui ont reçu une formation.
On voit donc que le projet consiste à donner des outils aux étudiants pour qu'ils prennent eux-mêmes en charge des actions de réduction des risques, avec l'appui des professionnels compétents et l'implication des autorités académiques. Cette approche de la promotion de la santé me semble particulièrement appropriée. Une subvention de 80.000 euros a été accordée par la Cocof à cette recherche-action.
À l'échelon fédéral, dans le cadre du Fonds de lutte contre les assuétudes, une campagne nationale a été financée pour informer tant les jeunes consommateurs que les vendeurs de boissons alcoolisées - magasins, mais aussi établissements du secteur horeca - sur la réglementation en vigueur. La campagne s'intitule "Moins de 16 ans, pas d'alcool" et consiste en la réalisation et la diffusion d'affiches, de brochures, d'autocollants et d'autres supports informatifs qui rappellent la loi, à savoir l'interdiction de servir ou de vendre de l'alcool aux jeunes de moins de 16 ans et de servir ou de vendre des spiritueux aux jeunes de moins de 18 ans. Cette campagne a tout son sens, car la réglementation est difficile à comprendre, et donc, à appliquer.
S'agissant de la concertation avec le niveau fédéral, vous vous en souvenez peut-être, un Plan alcool fédéral avait été élaboré au cours de la législature précédente. Il visait à élaborer des réponses concertées pour diminuer la mortalité et la morbidité liées à la consommation d'alcool, en proposant notamment une simplification de la législation en vigueur, jugée trop floue et insuffisante.
Ce plan, discuté pendant plusieurs années, n'a finalement pas été approuvé par la conférence interministérielle (CIM) de la santé publique. Deux mesures en particulier ont été rejetées par un partenaire de la majorité de l'époque : l'interdiction des distributeurs automatiques, d'une part, et l'interdiction de la vente aux mineurs, d'autre part. La pression des lobbies des alcooliers a été pointée par certains comme étant à l'origine de ce blocage. Nous nous emploierons à ce que ce plan soit remis à l'ordre du jour de la prochaine CIM de la santé publique qui se tiendra en mars, car l'ampleur du problème et la multiplicité des compétences en jeu exigent une concertation avec tous les acteurs impliqués.
Parallèlement aux discussions avec l'échelon fédéral, il va de soi que la problématique des risques liés à la consommation d'alcool chez les jeunes retiendra toute mon attention à l'avenir.
Mme Dufourny, je pense qu'il y a confusion : certes, le projet de Bruxelles et Ixelles a été rejeté. Toutefois, il ne l'a pas été par le Collège, mais par le gouvernement. L'on ne peut donc reprocher au Collège de négliger la question de l'alcool chez les jeunes, bien au contraire. Mon intention est d'ailleurs d'intensifier nos actions en la matière.
Les programmes que je viens de vous présenter continueront à être soutenus en 2015 en vertu du standstill qui a été décidé en phase transitoire.
De plus, l'analyse des programmes de prévention, de réduction des risques et de soins en matière de drogues et d'assuétudes (alcool y compris) permettra de définir une politique efficace pour les années suivantes, basée sur les besoins des Bruxelloises et des Bruxellois en la matière, et en particulier des jeunes.
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