Lire l'article de juillet 2013 dans Humanisme
« Ces dernières années, les effectifs de la police ont été multipliés par cinq. D'un Etat militaire, la Turquie a évolué vers un Etat policier » nous expliquait tranquillement mais sérieusement Guillaume Perrier, correspondant permanent du Monde à Istanbul, ce 23 avril 2013, alors qu'il nous présentait son dernier ouvrage « La Turquie et le fantôme arménien ».
Nous étions à l'ombre, dans le jardin intérieur du Consulat de France à Istanbul1. Rien, dans ces rues d'une propreté à faire pâlir de jalousie tous les Secrétaires d'Etat en charge de cette matière, rien donc ne laissait présager l'explosion populaire qui allait se déverser sur la place Taksim cinq semaines plus tard. Rien, ou du moins peu de choses visibles. Car tous les journalistes rencontrés nous faisaient part de leur inquiétude sur l'évolution de la situation.
Bien sûr la Turquie est devenue plus démocratique, c'est le résultat des réformes engrangées afin de répondre au processus d'adhésion à l'Union Européenne. « Donc, on n'assassine plus les journalistes, on les met en prison » nous rétorquait le rédac-chef du quotidien kurde Ozgür Gündem dont les murs restent ornés des photos des 78 journalistes assassinés sous l'ère politique précédente, celle d'avant Erdogan. « Le droit de manifester sans être tué semble acquis », ajoutait-il, « Ce qui nous permet de revendiquer nos droits fondamentaux avec davantage de liberté ». Et de fait, force est de constater que la question kurde semblait connaître un dégel significatif ces derniers temps. Dans les déclarations du moins.
Mais la situation de la presse reste plus que préoccupante. Les rafles de journalistes se sont poursuivies ces dernières années. Et il ne fait pas bon être détenu en Turquie. Ainsi la journaliste Fusun Erdogan, emprisonnée, a pris connaissance de son acte d'accusation un an et demi après son entrée en prison. Car il existe toujours une disposition qui permet de soustraire l'acte d'accusation au détenu et à son avocat. Des pratiques qui témoignent d'une violation permanente des droits fondamentaux de liberté de presse et d'opinion. Comme en pâtissent toujours les 48 journalistes emprisonnés à Silivri, la seule prison « à ciel ouvert » qui, à 60 km d'Istanbul, compte plus de 11.000 prisonniers. Nous avons pu assister à la lecture de leur acte d'accusation, - lue par une speakerine de la télévision officielle turque !- qui fait sans cesse référence aux déclarations provenant de témoins anonymes2.
C'était le motif de ce voyage parlementaire : manifester notre attachement aux droits fondamentaux de liberté de presse et d'opinion et notre solidarité à l'égard des journalistes emprisonnés. Et ce, dans la droite ligne des résolutions votées au Sénat et au parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles voici quelques mois. Nous n'avions pas anticipé l'ampleur et l'accélération du mouvement de protestation. Un mouvement qui pourrait être annonciateur d'une dégradation sinistre ou, au contraire, une occasion pour le pouvoir en place de manifester une réelle volonté d'ouverture et de progrès.
Mais le pouvoir reste aussi gouverné par la pression populaire, la grande masse silencieuse, celle qui a porté Erdogan au pouvoir. Celle qui se retrouve dans ce commentaire du journaliste Nazim Alpman, éditorialiste de Birgün, qui nous disait ce 22 avril « Nous sommes passés d'une identité turque à une identité musulmane », et de façon démocratique. « Car, ajoutait-il, pour l'AKP, la démocratie est comme un moyen de locomotion. On la prend comme un tramway duquel on peut descendre à un moment pour poursuivre son chemin avec un autre moyen de transport ». Le tout est de bien identifier l'objectif que l'on s'est fixé.
Et le soutien des masses populaires à Erdogan semble indéfectible, chevillé au corps, solidement enraciné. Car il puise sa force d'adhésion dans une composante religieuse doublée d'un succès économique incontesté. Les clés d'un succès qui interpelle. Vraiment. Car l'objectif à atteindre n'est pas clarifié. Et que les méthodes utilisées aujourd'hui posent vraiment question : presse muselée, avocats embarqués de force par la police, double discours permanent...
Et il est un dernier aspect qui nous inquiète, proche de notre quotidien : la frilosité de nos propres formations politiques. Leurs hésitations, leurs volte-face, leur double discours lorsqu'il fallait répondre à la demande de l'Association des Journalistes d'envoyer une délégation parlementaire en Turquie. Des positions alimentées par d'autres pressions tout aussi populaires qu'électorales: celles des communautés belges d'origine turque établies ici en Belgique, à Bruxelles, pour la grande majorité acquises aux discours d'Erdogan. Rappelons que le premier ministre a la tutelle directe sur le Dianet, ce département d'état en charge des affaires musulmanes, chargé de coordonner, vérifier, voire rédiger ce qui se dit chaque semaine en « chaire de vérité » de toutes les mosquées turques... du monde.
Et pendant ce temps, l'Europe adopte une nouvelle résolution sur la situation en Turquie, pressant le gouvernement de respecter plus que jamais la Convention européenne des droits de l'Homme. Et la fédération des journalistes européens de s'accorder sur une motion qui en appelle également à plus de vigilance. Pourvu que la destination du tramway Erdogan soit connue !
André du Bus
Sénateur (cdH)
1Mission parlementaire informelle, du 21 au 24 avril 2013, avec les collègues députés régionaux, Jean-Claude Defossé (Ecolo) et Fatoumata Sidibé (FDF), et avec Mehmet Koksal, journaliste indépendant, vice président de l'Association des Journalistes Professionnels.
2Rapport de mission, publié le 26 avril.