Question à M. Rachid Madrane, ministre de l'Aide à la Jeunesse, des Maisons de justice et de la Promotion de Bruxelles
M. André du Bus. – Nous souhaitons revenir sur le « sort » et la prise en charge des jeunes qui sont à la frontière des secteurs de l’aide à la jeunesse, du handicap et de la santé mentale. En effet, de nombreux jeunes en souffrance sont rejetés d’un secteur à l’autre sans trouver de réponse adéquate à leurs besoins. Ces jeunes sont d’ailleurs souvent qualifiés par les acteurs de terrain comme des jeunes dits « incasables », qualificatif triste mais révélateur.
Cette errance entre différents services aggrave leur situation, perturbe leur psychisme et hypothèque leur avenir. Il s’avère donc nécessaire d’éviter ce que l’on appelle un « nomadisme institutionnel » et de développer une prise en charge multidisciplinaire. Ma collègue Véronique Salvi vous a dernièrement interrogé sur la fermeture de l’asbl Ricochet, mais nous souhaitons évoquer aujourd’hui plus spécifiquement un éventuel protocole tripartite associant les trois secteurs, ceux de l’aide à la jeunesse, du handicap et de la santé mentale.
Né du protocole de collaboration entre l’Agence wallonne pour l'Intégration des Personnes Handicapées (Awiph) et la Direction générale de l'Aide à la jeunesse (DGAJ), le groupe de travail « Un jardin pour tous », composé de représentants du secteur de l’aide à la jeunesse, de l’Awiph mais aussi de la santé mentale, présente l’intérêt indéniable de s’ouvrir au secteur de la santé mentale. Ce groupe de travail a déjà émis des recommandations. Parmi ces dernières, je citerai le renforcement du travail en réseau et la formalisation de protocoles. Un autre protocole de collaboration entre la DGAJ et le service Personne Handicapée Autonomie Recherchée (Phare) avait également été conclu.
Il existe des initiatives locales ayant pour but d’améliorer la prise en charge de ces jeunes mais elles dépendent de la motivation des acteurs locaux et manquent de soutien structurel. D’ailleurs, la déclaration de politique communautaire est très claire sur le sujet et prévoit de conclure avec les secteurs du handicap et de la santé mentale un protocole de collaboration destiné à améliorer la prise en charge de ces jeunes dits « incasables ». Récemment, lors d’une réponse à Mme Salvi, vous annonciez votre volonté d’organiser une conférence interministérielle sur le sujet.
Avez-vous tenu une telle conférence interministérielle ? Si oui, qu’en ressort-il ? Où en est le projet de conclusion d’un protocole de collaboration tripartite entre les secteurs de l’aide à la jeunesse, du handicap et de la santé mentale ? Enfin, comment comptez-vous stimuler, sur le terrain, le travail en réseau sur le sujet ?
M. Rachid Madrane, ministre de l’Aide à la Jeunesse, des Maisons de justice et de la Promotion de Bruxelles. – Je suis tout comme vous mal à l’aise avec ce terme affreux d’«incasables ». Il est néanmoins révélateur et nous renvoie à une réalité très cruelle, quelle que soit la façon dont on la désigne.
Depuis la séance du mois d’octobre au cours de laquelle j’avais répondu à une question de Mme Salvi sur le même sujet, les choses ont peu évolué. Il est pourtant urgent de se pencher sur ce problème, mais celui-ci demande un minimum de temps. Depuis la mise en œuvre du protocole de collaboration entre l’Awiph et la DGAJ, le secteur de la santé mentale est fort sollicité et il répond de manière importante à nos demandes de collaboration, du moins en ce qui concerne les opérateurs de terrain.
Le groupe « Jardin pour tous » et ses composantes régionales continuent de se réunir régulièrement pour réfléchir aux modalités de collaboration entre les trois secteurs, ce qui permet de créer un lien entre les différents opérateurs de terrain.
Ils trouvent régulièrement des réponses adaptées à des situations liées aux jeunes qui connaissent des difficultés multiples cumulées à la fois en termes de santé mentale, de handicap et d’éducation. Cette dynamique permet d’anticiper sur l’orientation des prises en charge autrement que dans l’urgence.
Les secteurs de l’Awiph, de l’aide à la jeunesse et de la santé mentale se rencontrent également dans des groupes de travail engagés par les coordinateurs de trajet de soins. Des actions conjointes entre les secteurs continuent à être menées afin de favoriser l’émergence de solutions. Le comité de l’Awiph et de la DGAJ a également invité depuis le
début de ses travaux les représentants de la Santé des gouvernements fédéral et régionaux. Les cabinets de la ministre fédérale et des ministres régionaux de la Santé participent à nos travaux. Aucune conférence interministérielle n’impliquant le gouvernement fédéral n’a encore pu se tenir vu l’absence de réunion du comité de concertation pour relancer la dynamique. Une concertation informelle avec le gouvernement fédéral a dû être reportée au début du mois de janvier, à la suite du décès de sa Majesté la reine Fabiola.
J’espère que nous pourrons organiser au début de l’année 2015 la conférence interministérielle dont je parlais déjà au mois d’octobre et qu’elle produira des réponses concrètes, notamment en termes de moyens mutualisés et de mise en œuvre de solutions ponctuelles. Nous tenterons ainsi de globaliser l’offre de prise en charge des jeunes qui sont ballottés de service en service et qui sont finalement les victimes non consentantes du nomadisme institutionnel que vous dénoncez. Je regrette cette situation et je fonde beaucoup d’espoir en cette conférence.
M. André du Bus. – Je comprends bien le retard que peut prendre l'organisation d'une conférence interministérielle. Les choses se mettent finalement en place depuis deux à trois mois. Cela étant, je constate deux choses. Tout d’abord, sur le terrain, les acteurs sont de plus en plus persuadés de la nécessité de jouer la carte de la collaboration et de la transversalité, et ils le font déjà de façon informelle. Ensuite, le monde politique prend aujourd'hui conscience de la nécessité de sortir des silos classiques historiquement assez étanches entre les secteurs de la santé mentale et du handicap, qui répondaient à des logiques organisationnelles distinctes, voire à des objectifs parfois différents.
Aujourd'hui, les responsables politiques, tant au niveau fédéral que régional ou communautaire, se rendent compte de la nécessité d'assurer davantage de transversalité. C'est une tâche très difficile car elle implique forcément une mutualisation des moyens, une harmonisation des objectifs et l’adoption de procédures et de modus operandi innovants, à propos desquels il existe peu de références. Ce sont de nouveaux chantiers, des terrains en friche sur lesquels il faut bâtir. Tous ceux qui se lancent aujourd'hui dans la transversalité et la collaboration entre matières font dès lors œuvre pionnière.
Je vous soutiens vraiment dans cette démarche, monsieur le ministre. Je souhaite qu'un protocole de collaboration puisse rapidement sanctionner positivement l'initiative que vous prendrez au sein de cette conférence interministérielle.