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Un dialogue interreligieux est nécessaire à Bruxelles

Soumis par andredubus le

Discussion avec Monsieur Rudi Vervoort, Ministre-Président du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, chargé des pouvoirs locaux

Monsieur le Ministre-Président,

[caption id="attachment_10784" align="alignleft" width="150"]Image retirée. Christian Laporte, La Libre Belgique du 4 mai[/caption]

Bruxelles est devenue, depuis quelques décennies, une ville multiculturelle ; depuis quelques années, Bruxelles est aussi devenue plus qu’une ville multiculturelle, elle est devenue une ville de minorités, où chaque groupe a sa propre histoire, sa propre culture, sa propre religion, sa propre conviction philosophique et sa propre vision du monde. Dans le même ordre, suite aux flux de migration, ainsi que par les processus de sécularisation, le monopole religieux qui caractérisait notre pays et l'Europe a fait place à un pluralisme religieux et philosophique.

Cette diversité, il faut bien sûr la voir comme un atout et une richesse pour notre Région. Elle est aussi – et c’est normal – source de difficultés et problèmes que connaît notre Région. La question des religions ces dernières années a pris une place plus importante dans le devenir commun. On le sait, la séparation de l'Eglise et de l'Etat est un principe sacro-saint qui doit guider l’action publique ; il ne doit cependant guère exonérer les autorités, quelles qu’elles soient, de s’intéresser au plus près des dimensions religieuses dès lors que celles-ci participent à un courant potentiellement déstabilisant pour la population et qu'elles fragilisent la cohésion sociale.

Certains auteurs, je pense à Thierry Baudet, Pr de droit à l'Université de Leyde, évoque les potentiels conflits de loyauté, entre une loyauté nationale et une loyauté religieuse. Faisant référence entre autre, pour ce qui relève du monde catholique traditionnel, à ceux qui n'acceptent pas la loi dépénalisant l'avortement, et pour ce qui relève du monde musulman, à ceux qui considèrent la charia comme un livre de lois ayant des implications dans l'organisation sociale et politique. On le voit donc, la séparation entre l’Église et l’État n'est ni définitivement acquise, ni définitivement figée.

J'en viens à la lutte contre la radicalisation islamiste qui mobilise beaucoup l’attention. Vous en avez fait, à juste titre, l’une de vos priorités. Certes, il est établi que les fondements de cette problématique trouvent leurs origines dans des réalités très diverses : familiales, sociales, psychologique, identitaires, etc. Cependant, nous ne pouvons plus ignorer la dimension religieuse de ce problème auquel nous devons faire face. D’ailleurs beaucoup de spécialistes le disent, une des réponses à apporter face au radicalisme est de jeter des ponts entre communautés pour diminuer la fracture entre non-musulmans et musulmans. Le dialogue interreligieux peut apporter une réponse à ces nombreux défis. Il est donc nécessaire de créer des lieux où les différentes religions et courants philosophiques peuvent échanger, mais aussi où chacun puisse reconnaître que nous avons, au-delà des différences, un patrimoine commun et qu’il faut le valoriser.

Ce dialogue peut donc, à mon sens, apporter une solution même si ce n’est évidemment pas la seule, en ce qui concerne le radicalisme, mais aussi bien à l'égard d’autres problématiques que les pouvoirs publics ont la responsabilité de prendre à bras le corps. L'ancien ministre Jos Chabert en avait pris pleinement conscience en mettant sur pied « Bruxelles Espérance », une plateforme de dialogue interreligieux réunissant des hauts représentants musulmans, juifs, catholiques, protestants, anglicans, orthodoxes, bouddhiques et laïques.

L’idée d’une telle plate-forme était de constituer l'amorce d'une concertation structurelle qui puisse contribuer à une cohabitation pacifique et harmonieuse de tous les habitants de la Région de Bruxelles-Capitale. Une des conditions de cette concertation tenait en ceci que les autorités bruxelloises, les religions et courants philosophiques reconnaissent qu'ils ont en commun un certain nombre de valeurs, buts et convictions sur base desquels ils entendent collaborer.

Certaines communes ont d'ailleurs pris la mesure de cet enjeu, soit en mettant en place des plate-formes interconvictionnelles, soit en créant des groupes de travail chargés d'explorer les éventuelles demandes en la matière.

Tout ceci m’amène à vous poser la question suivante : ne reviendrait-il pas à l'autorité publique régionale de prendre une initiative visant à renforcer et favoriser le dialogue interreligieux, en partenariat avec les autorités religieuses, soit en réactivant l'initiative du ministre Chabert intitulée Bruxelles Espérance, soit en en prenant une autre initiative ?

[caption id="attachment_10788" align="alignright" width="150"]Image retirée. La réponse, un article de Christian Laporte dans La LLB du 5 mai[/caption]

D'ailleurs, il conviendrait également de se poser les questions pour lesquelles Bruxelles-Espérance, n'a pas connu le succès attendu et souhaité par tous les représentants des cultes et de la laïcité qui ont participé à sa mise sur pied en 2004. Afin d'éviter le même sort à une nouvelle initiative.

M. le président. - La parole est à M. Vervoort.

M. Rudi Vervoort, ministre-président. - Le 2 mars dernier, dans cette même commission, à la suite d'une  interpellation de Mme Durant sur le même sujet, j'ai eu l'occasion d'évoquer l'asbl "Bruxelles Espérance" et les cimetières multiconfessionnels, ainsi que d'autres initiatives destinées à préserver le vivre ensemble.

L'initiative d'un dialogue interreligieux avait été encouragée par feu Jos Chabert et subventionnée par la Région à hauteur de 30.000 euros. Son objectif était d'assurer la compréhension et le vivre ensemble à partir du terreau bruxellois, c'est-à-dire de toutes les populations présentes, qui représentent différentes cultures et cultes.

Une asbl avait été créée dans ce but, à l'initiative conjointe de la Région et de représentants des convictions reconnues. Cette initiative n'a malheureusement jamais pris son envol. Nous nous trouvons face à des attentes contradictoires en la matière: d'une part, une aide des pouvoirs publics qui est inscrite dans l'accord de majorité et, d'autre part, le fait que les pouvoirs publics ne doivent pas trop s'occuper de ce type d'initiative, sous peine d'être taxés de récupération. Cette contradiction n'est pas toujours facile à gérer. Lors du débat de mars dernier sur ce thème, nous avions donc tiré certaines conclusions, dont celle de rester ouverts à ce type d'initiatives, pour autant que celles-ci émanent du terrain.

Il ne faut pas imposer quelque chose mais, si le signal est là et si nous sentons que cela peut prendre, la Région soutiendra l'initiative. Je ne sens pas, pour l'instant, ce besoin venant du terrain et, dans ce contexte, je ne suis pas sûr que ce genre d'initiative aurait du succès.

J'attends toujours une solution clé sur porte pour recréer un climat de confiance, d'échanges, sans arrière-pensée. Si le gouvernement s'engage, cela veut dire qu'il pourra être interpellé, que des résolutions pourront être déposées avec des connotations plus ou moins sympathiques. Si nous agissons dans ce sens, nous devons être sûrs de réussir. Et cela ne se fera qu'à partir du moment où l'ensemble des représentants des cultes reconnus auront fait le premier pas.

Nous sommes tout à fait disposés à les recevoir, cela a déjà été fait, par ailleurs. Mais cela ne fait pas avancer ces questions. Il faut vraiment que ces représentants soient dans une démarche volontaire pour pouvoir réaliser un tel projet.

Par rapport à l'asbl Bruxelles Espérance, nous avons le sentiment que le projet n'a jamais été suivi malgré les efforts de Jos Chabert. L'asbl est en cessation d’activités depuis un certain nombre d'années. Ce n'est pas nouveau, cette association a été créée en mars
2004 et son arrêt complet s'est fait sous la législature 2009-2014.

L'aide concrète peut se faire au niveau des initiatives des communes. Il faut, par exemple, les inciter à adhérer à l'Intercommunale d'inhumation. Ce sont des gestes qui marquent la population d'une commune. Ce type d'initiatives venant du terrain donne le sentiment aux citoyens d'être entendus. C'est ma conviction intime.

L'Intercommunale d'inhumation s'est, par exemple, créée après des événements bien connus. Quand le vivre-ensemble est menacé, ce type de signal montre que les autorités travaillent à renforcer la cohésion sociale.

Ces initiatives sont souvent issues d'associations ou d'autorités communales.

Au lieu de remettre sur pied Bruxelles Espérance qui ne fonctionne plus depuis des années, je pense que le terrain associatif doit surtout envoyer un signal clair. Le gouvernement reste ouvert à ce genre de projets que nous pourrons soutenir.

M. le président.- Lorsque Jos Chabert était président de l'asbl Bruxelles Espérance, un budget avait été octroyé et les différents cultes et mouvements philosophiques présents avaient été invités à déposer des projets convergents. Nous n'avons rien reçu. Le problème n'est pas tant philosophique que méthodologique.

La parole est à M. du Bus de Warnaffe.

M. André du Bus.- J'ignorais que le sujet avait été abordé au mois de mars, sinon j'aurais consulté les travaux parlementaires de cette période et j'aurais orienté ma question un peu différemment.

Ceci étant, cela ne m'a pas empêché de relire l'ensemble des déclarations de tous les représentants des cultes à l'inauguration de Bruxelles Espérance. L'enthousiasme était largement partagé et l'initiative répondait alors à une attente plus que fondée. Or, si l'on reprend les propos de certains, on a l'impression de se retrouver au cœur de l'actualité.

Je pense au discours de Mme Marina Van Haeren, secrétaire générale et déléguée au Conseil central laïque : "Les extrémistes, les fondamentalistes, les intégristes de tous genres gagnent du terrain. Les conséquences de cette radicalisation sont sans limite comme en témoignent encore de récents événements". Ces propos ont dix ans, et on pourrait les appliquer tels quels à l'actualité.

Même si le discours d'il y a dix ans garde une actualité totale, aucune activité significative, vraiment porteuse de rencontres et visant la suppression des barrières entre les uns et les autres n'a pourtant vu le jour dans le cadre des activités de Bruxelles Espérance. C'est interpellant.

J'entends aussi votre disponibilité qui est réelle, mais faut-il demeurer ainsi dans l'expectative ? Je trouve en tout cas que la réflexion que le président de notre commission vient de faire sur l'enjeu qui pourrait être d'ordre méthodologique constitue une piste à creuser.

M. Rudi Vervoort, ministre-président.- Le problème est que cette asbl était pour partie publique, régionale. Agir sur la méthode est une bonne piste.

Par rapport au monde associatif, laisser les choses en l'état sans intervenir ne fonctionne pas bien. Il nous faut promouvoir, encourager ses initiatives, fournir de l'aide logistique et une certaine visibilité, et susciter l'émulation qui permet à un projet de rayonner. C'est ce qu'on attend de nous.

Mais le fond n'est pas de notre ressort : il doit venir des acteurs eux-mêmes, sous peine de nous faire accuser de récupération, ce que nous voulons éviter. C'est comme la séparation de l'Église et de l'État !

M. André du Bus.- Une initiative, à partir du moment où elle bénéficie d'une caution de l'autorité politique régionale, gagne fortement en crédibilité.

Un des enjeux de cette action réside dans l'échange. Il faut rester attentif et peut-être - certes, avec tout le tact indispensable - faut-il susciter le mouvement. C'est en tout cas mon avis.