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Une bouteille d’eau

Soumis par andredubus le

La rencontre fut aussi réjouissante qu'inattendue.

Et donc, poussé par une crise de colite néphrétique aiguë, plus familièrement nommée crise de calculs aux reins, j'atterris ce dimanche soir, vers 22h30 au service des urgences de St Hypocrate, une clinique du centre de Bruxelles dont je masque volontairement le nom. L'infirmière de service m'administre rapidement une perfusion garnie de calmants. L'effet ne tarde pas à se faire sentir : les douleurs s'apaisent, finissent par disparaître, le baxter se vide et je me sens prêt à rentrer at home.

C'était sans compter le diagnostic du médecin de garde qui m'intime d'un ton persuasif le vif conseil de rester en clinique.

Faut dire que 24 heures plus tôt, j'avais déjà déboulé aux urgences pour la même plainte. Ce qui m'avait valu un scanner démontrant une dilatation anormale de l'appareil rénal droit. Bis repetita non placet me souffle le médecin. En clair: mise en surveillance forcée afin d'éviter une troisième randonnée avec atterrissage aux urgences! J'obtempère donc et opte pour une chambre commune. Il est minuit et me voilà embarqué au deuxième étage de l'aile urologique de l'hosto. Lumière tamisée, quelques bruits de toux s'échappent des portes entrouvertes, une infirmière – ben oui – jeune, jolie et souriante m'indique ma chambre. Dans celle-ci, enroulé dans un drap blanc somnole un homme coiffé d'un bonnet de laine bleu marine.

Mon arrivée le tire de son sommeil. Il allume spontanément la lumière et d'un large sourire en partie édenté me souhaite la bienvenue dans un accent bruxello-marocain à couper au couteau. Tout de go, il me déclare s'appeler Mohamed, qu'il a 69 ans, qu'il est ici depuis onze jours et surtout que je ne pouvais pas tomber mieux que de débouler à cet étage. « Celui des docteurs » ajoute-t-il avant de s'enquérir de mes éventuelles douleurs. En quelques mots je lui donne les raisons de mon débarquement et il clôture nos brefs échanges par un « Misieur André, maintenant il faut dormir. Si vous avez mal, vous appelez les infirmières, vous pouvez être tranquille, il n'y a pas de problèmes ici !»

Amusé par cet accueil chaleureux, je passe cette première nuit au rythme du ravitaillement des pochettes de calmants toutes les deux heures. Le lendemain j'en apprends rapidement davantage sur la vie de « Monsieur Mohamed » comme j'aime à l'appeler. Ce dernier, muni d'un visa touristique, est arrivé à Bruxelles en 1964. L'objet: rendre visite à un membre de sa famille. Il avait alors 22 ans et était destiné à reprendre la poissonnerie paternelle de Tanger. Quelques jours avant son retour au Maroc, il croise un jeune compatriote qui travaille dans une usine à Vilvorde. Et l'usine cherche de la main d'oeuvre... « Moi, je ne connaissais pas le flamand, mais ce n'était pas grave, à ce moment là pas de problème, tu es prêt à travailler et en avant, tu travailles ! » Et de m'expliquer le refus qu'il oppose à son père qui, lui, le presse de rentrer au pays.

Il passe 26 années au service de cette usine, avant d'être engagé au percement du métro, puis de terminer son parcours professionnel comme magasinier-clarkiste dans une autre entreprise. « Toujours travailler, moi, mon ami André, comme mes enfants, jamais le chômage ! »

Et d'aborder ensuite le chapitre de ses enfants. Quatre enfants, deux fils et deux filles. Un des fils est architecte, l'autre assure le marketing sur Bruxelles pour une société alimentaire française qui vient de lancer une ligne de produits halal. Quant à ses deux filles, elles sont toutes deux infirmières, précisément dans l'hôpital qui nous héberge. Je comprends alors l'origine de ses considérations sur la qualité du service !

A l'aînée des deux qui voulait d'abord être coiffeuse, il lui a bien expliqué que c'était beaucoup mieux de « faire infirmière ». Car elle allait pouvoir aider les gens et « recevoir des merci». « Et ma fille a réfléchi. Une semaine, ajouta-t-il. Elle m'a écouté et maintenant, c'est elle qui me dit merci ».

Sacré Mohamed, quel bonheur que de t'entendre ! La journée du lundi se passe, entrecoupée de visites des médecins, des infirmières, des volontaires visiteuses de malades ... Et puis vient l'heure officielle des visites. Quel défilé ! : sa femme, ses voisins, ses amis, de jeunes enfants. et à chaque fois, c'est le propos rieur de Mohamed qui illumine la chambrée. En arabe ou en français la gentillesse n'a pas besoin d'interprète. Je comprends que Mohamed est une vraie vedette dans son quartier.

Vient la nuit et je me prends à avoir soif. Curieusement je n'ai pas de bouteille d'eau. « Prends la mienne, mon ami André ; elle n'est pas ouverte » Impossible de refuser. Et je me mets à lui poser une question qui me trotte en tête depuis quelques heures, une question en rupture totale de l'image qu'il me livre de l'immigration, une immigration visiblement réussie. Que pense-t-il de la radicalisation islamique à Bruxelles ? « Ah, Misieur André, c'est un vrai problème » Et de se lancer sur un ton grave et sérieux dans une longue explication mettant en scène les tenants du « Shéa ( ?) » versus ceux du « Souna (re?) ». Je comprends que les premiers se distinguent des seconds par leur intolérance de plus en plus forte. Mais je poursuis par le corollaire de ma question initiale : quelles sont les solutions pour sortir de cette nouvelle forme d'intégrisme dans laquelle se retranche une partie de la population immigrée bruxelloise? Et sa réponse fuse, claire, nette : « Il faut donner du travail à tous ceux qui ont un diplôme, c'est le problème majeur ici à Bruxelles. Quand tu as un diplôme, tu ne trouves pas juste de ne pas avoir de travail ! »
Que dire alors de ceux qui n'ont pas de diplôme...

Ce mardi, au douzième jour de son hospitalisation, Monsieur Mohamed, en voie totale de guérison, son bonnet de laine toujours vissé sur la tête, est retourné cet après-midi auprès de sa femme et de ses petits enfants.

Monsieur Mohamed, ta bouteille d'eau, une vraie cure de jouvence !

André du Bus
Clinique Saint-Hippocrate, le 9 février 2011, 00h37.

Commentaires

Huyvaert Christa (non vérifié)

Très belle histoire, Monsieur André, elle me touche beaucoup, j ai encore et vraiment envi de croire en notre jolie Belgique où nous pourrions vivre et partager avec ces belges là aussi!
Bon rétablissement.
@ bientôt ici ou ailleurs

mar, 15 Fév 2011 - 19:05 Permalien
BOUNOUH Majida (non vérifié)

Bonsoir Monsieur André , tout d'abord je tenais à vous dire que suivant votre statut ,c'était vraiment très intéréssant pour vous de vivre ce type d'expérience ,partager une relation supposant enrichissante sans que l'autre ne puisse savoir qui vous etes (par rapport a votre statut), et de voir mais plutot sentir que finalement ce qui caractérise une personne a part entière n'est pas seulement son origine, son appartenance à une ethnie ,sa culture et bien meme sa religion. Bien souvent je me demandais de comment certaines personnes appartenant à une certaine "classe social" pourraient ainsi percevoir les personnes dites "immigrés" ,ceci est pour moi aussi très intéréssant de connaitre les vrais points de vue, les idées et la conception de ceux qui nomment "la population maghrébine bruxelloise" de "population d'immigrés". Ne sont-ils pas suffisament intégrés au sein de la population de "souche" belge ? Ou ,y aurait-il peut-etre une distinction à faire entre immigrés étant "les parents" et "enfants d'immigrés" de plus, j'accentuerais sur celle-ci un degré différent d'intégration?
Mais avec tout un respect Monsieur De Bus , je ne comprend pas pourquoi ,alors que nous sommes en 2011 , la question d'intégration, d'une immigration disons maghrébine est toujours d'actualité et est un sujet en permanence traité par les politiciens. Ne croyez-vous pas qu' actuellement les immigrés sont suffisament intégrés au sein de la société belge ?
Nous pourrions peut-etre en discuter prochainement, si vous le voulez bien
J'espère que cet écrit ne vous a pas véxé ou contrarié, dans tout les cas ne ce n'est pas mon intention .
Ceci est un sujet très intéréssant pour moi et que j' aimerais vivement partager cette discution avec vous. ( Si vous ne voyez pas d'inconvénient ).
Sur ce je vous souhaite une très bonne nuit et un très bon rétablissement.

Cordialement, Melle Bounouh
J'ajouterais que c'est une très belle histoire

ven, 25 Fév 2011 - 01:23 Permalien
Christian De Bock (non vérifié)

Bonjour André,
J'ignorais tes soucis de santé, j'espère que tu es rétabli maintenant. C'est l'autre André qui m'a signalé la chose.
J'ai adoré ton récit, comme d'habitude avec toi plein de gentillesse, de générosité et de respect d'autrui.
A très bientôt j'espère.

mer, 2 Mar 2011 - 13:33 Permalien