Billet d'humeur, de retour d'une mission parlementaire non officielle à Istanbul et dans la prison de Silivri, avec les collègues Jean-Claude Defossé et Fatoumata Sidibé, guidés par Mehmet Koksal, journaliste indépendant.
De retour à l'hôtel Constantine, à deux pas de Sainte Sophie, à Istanbul donc, j'en avais plein les poches. C'était le mardi 24 avril. Nous rentrions d'une série de rencontres avec des journalistes turcs, arméno-turcs et étrangers. Certains étaient inculpés pour délits de presse qualifiés d'actes terroristes, d'autres avaient passé quelques mois ou quelques années derrière les barreaux, tous engagés dans un combat pour la liberté de la presse. La journée avait été intense et nous avions décidé de la clôturer par une flânerie dans le Bazar égyptien, à deux pas des quais donnant sur le Bosphore. Attiré par des vasques rebondissantes de fruits secs, de noix de cajou, du Brésil et des amandes en tout genre je m'étais laissé tenter par une belle poignée de pistaches dorées. De celles qui ne vous laissent pas tranquille dès les premiers coups de pioche dans le paquet.
[caption id="attachment_6210" align="alignright" width="300" caption="17 millions d'habitants à Istanbul et pas un papier à terre"][/caption]
De fait, après avoir avalé quelques unes de ces tentantes, avec la nonchalance du geste d'abandon de leurs coques évidées derrière moi, le doute survint. Le questionnement s'imposa. Pas loin du sentiment de honte. J'avais beau scruter la place et les alentours du banc sur lequel je venais de m'asseoir, pas un papier sur le sol, pas un mégot écrasé, pas une canette dans le caniveau, pas une seule coque de pistache en vue, hormis celles que je venais d'abandonner. La propreté de la ville m'avait évidemment surpris à la descente d'avion, mais elle prenait maintenant une autre tournure. Me voilà pris en flagrant délit. A ce moment je me suis dit Chapeau bas les Turcs ! Sur ce plan, belle leçon de civisme à notre égard. Quel plaisir que de déambuler dans une ville propre. Et donc, à partir de ce moment, les coques des pistaches prirent le chemin de mes poches. Jusqu'à les gonfler à satiété.
[caption id="attachment_6211" align="alignleft" width="300" caption="Les toilettes publiques d'Istanbul"][/caption]
Oui, le touriste, l'étranger, l'occidental qui débarque aujourd'hui à Istanbul ne peut être que saisi par le caractère performant de la gestion de cette ville. Je m'y étais rendu à deux reprises, en '77 et en '93. Vingt ans, cela fait évidemment un bail. Il peut s'en passer des choses. N'empêche que l'évolution est saisissante. Non seulement dans la gestion de la propreté - on pourrait y manger par terre - mais aussi à propos des transports publics ou encore de la tenue des chantiers. La cadence des métros, des bus et des trams est serrée. L'intermodalité au point. Le passage du tram au bateau est parfaitement orchestrée. Avec la même puce électronique comme carte de voyage, le passager a accès à tous les services de transport. Tout roule comme du papier à musique. Rapidement. Et le matériel roulant est du dernier cri. Même constat pour la gestion des chantiers. Parfaitement isolées de l'espace public par des palissades en aluminium clinquant, ces zones de travail ne laissent filtrer aucune poussière, aucun déchet. Qui plus est, les plans, coupes et élévations des travaux en cours, qu'il s'agisse de rénovation ou de construction nouvelle, sont imprimés sur d'immenses bâches fixées aux palissades. De quoi répondre de façon adéquate au besoin légitime d'information.
[caption id="attachment_6212" align="alignright" width="300" caption="Les plans, coupes et élévations sur les palissades d'un chantier"][/caption]
Par contre, la persistance d'un régime fort est perceptible à tous les coins de rue. La surveillance est assurée dans les lieux publics par des caméras et une police omniprésente. Leurs effectifs ont été multipliés par 5 ces dix dernières années. Ce qui est manifeste au vu de l'âge particulièrement jeune des policiers. On s'en était rendu compte la veille à Silivri, la prison « à ciel ouvert » sous la protection de la Jandarma, chargée de la surveillance des prisons. Incontestablement le passage d'un régime militaire à un régime policier, dixit un des journalistes, n'est pas une formule creuse.
La question me trotte en tête au moment où je vide mes poches : une gestion à ce point performante de cette ville de 17 millions d'habitants, résultat de la politique d'Erdogan du temps où il était maire d'Istanbul, ne peut-elle passer que par un régime fort... ? De retour à Bruxelles, le sol -souillé- me rappelle qu'il est, ici, le prix de nos poches gonflées de libertés démocratiques.
roc skin care
André du Bus
Sénateur cdH zp8497586rq
Commentaires
Ton trip a du être passionnant, cela se ressent dans ton super debriefing. Cela a l'air d'être un grand pays en pleine mutation. Génial le coup des palissades pour les chantiers !.. et ne t'en fais pas pour les coques des pistaches, c'est du bio-dégradable !
En réponse à par phil. L. (non vérifié)
Que chacun se rassure! Je ne vais pas légiférer pour autoriser l'abandon sur la voie publique de tout ce qui est biodégradable ;-))
Derrière tes impressions toutes les senteurs d'Istamboul au printemps !
Il y en aurait à dire et à réfléchir : pas de crasse par terre, des beaux chantiers, des trams fréquents où des jeunes qui se lèvent pour les dames matures (sic!)mais pas de liberté de parole ou de contestation !
Il en est où l' indice du bonheur quotidien ? Honnêtement je n'ai pas de réponse !
Merci d'interpeller !
anne
En réponse à par anne van der Vaeren (non vérifié)
L'indice du bonheur quotidien: tout un programme!!! Impossible à évoquer sans être outrageusement réducteur. Deux études très intéressantes à ce sujet: le Bien-Etre dans l'Initiative "Vivre Mieux" de l'OCDE (OECD Better Life ), et l'étude d'Eurostat sur la mesure de la qualité de vie.
Monsieur le sénateur,
jai fais plusieurs voyages en Afrique - entre autres- et j'ai pu constater qu même dans des villages retirés du monde, il régnait ordre et propreté.
Hélas en Belgique, on ne respecte rien, on crois que c'est au voisin à être propre, j'ai souvent honte lorsque je me promène à Bruxelles de constater que pour une capitale de l'Europe, il fasse si dégoutant (crottes de chien, papier, cannettes, papiers divers, mégots de cigarette, etc.. les piétons sont souvent ennuyés par des travaux qui empiètent sur les trottoirs avec des poussières et des gravas en veux-tu en voilà, certaines règles élémentaires de propreté, hygiène (voir les sans abris et tout leur matériel)sécurité sont bafouées allégrement. Il est évident que les forces de l'ordre ont autre chose à faire que de verbaliser les pollueurs mais que faire pour éduquer les habitants d'une ville, mettent-ils leurs "crasses" par terre chez eux ?
une idée d'affiche : sur la partie gauche de l'affiche : un personnage de dos jetant des saletés par terre et sur la partie droite : un intérieur très propre avec un slogan du style : si cette personne faisait cela chez vous, quelle serait votre réaction ?
Je ne vous ai peut-être pas beaucoup aidé mais je trouve cela dégradant pour les occupants de la Belgique d'avoir un pays considéré comme une poubelle à ciel ouvert.
Bon courage pour une campagne de propreté.
Alice Dupierreux
En réponse à par dupierreux (non vérifié)
Merci, Madame Dupierreux, pour votre témoignage qui rejoint le souhait de la majorité des citoyens. Il faut reconnaître que les initiatives communales visant à sensibiliser les citoyens se multiplient (animations dans les écoles, les quartiers...) sans recueillir, et c'est là le paradoxe, beaucoup de réponses encourageantes. Alors que chacun se positionne pour davantage de propreté.
J'ai effectué au milieu des années 80 un voyage particulièrement intéressant dans la "Chine profonde", loin de Pékin, là où à l'époque, la venue d'Européens était encore un événement.
J'y ai trouvé des villages très propres. Non seulement il n'y avait pas de papiers ou de mégots parterre, mais même pas non plus des feuilles d'arbres. En effet, les feuilles étaient systématiquement et très rapidement récupérées pour en faire de l'humus pour les potagers. Il y régnait une discipline orchestrée par les pouvoirs publics.
Ce que je regrette à Bruxelles est le non respect de la chose publique (voiries, dans et sur les installations et véhicules de la STIB, etc.). Aussi un certain fatalisme, comme si les dégradations sont inhérentes à la vie en milieu urbain. Je ne peux admettre tel fatalisme et mon regard ira en premier lieu en direction des pouvoirs publics eux-mêmes. Les pouvoirs publics doivent se faire respecter, mais aussi montrer l'exemple. Ainsi, la permissivité dont témoignent les pouvoirs publics dans la gestion des chantiers est scandaleuse : des chantiers qui durent bien au-delà de ce qui est nécessaire, une coordination des chantiers laissant à désirer, des saletés dans et autour des chantiers (provoquées par les entreprises), des abandons de matériaux en fin de chantier, etc. Et cela sous le regard bienveillant des autorités communales. Des exemples, j'en ai des centaines. Quand même un qui m'a encore fait bondir ce matin : rue Dautzenberg, au droit de l'immeuble n° 43, il y a sur une longueur de plus de 20 m, une largeur de 2 m avec une épaisseur dépassant parfois un centimètre, du sable blanc. La semaine passée, une enteprise (Fabricom-EDF Suez?) est venue poser un câble optique. Depuis plusieurs jours, ils sont partis, laissant le trottoir dans un triste état (et je ne parle même pas de la remise en place du dallage...). Et que fait la commune??? Peut-on dans ces conditions verbaliser un piéton qui jette un mégot sur le sable?
Personnellement, je conseillerais à la commune de dresser PV pour le sable délaissé et de mettre un panneau à proximité avec comme indication : "Ici la Commune d'Ixelles a dressé un PV pour infraction à l'article X relatif à la propreté publique". Multiplier ce type de panneau bien reconnaissable sur le territoire de la Région serait un signe fort. Et pourquoi ne pas créer une police spécifique pour la propreté des chantiers? Je m'adresse là au politique....
En réponse à par Peter Pillen (non vérifié)
Je prends bonne note de tes suggestions, cher Peter. Elles vont inspirer une des mes prochaines interpellations au parlement bruxellois!
Rien à rprocher sur le dernier voyage fait en Turquie. Par contre, le transit à l'aller et au retour de Tachkent par l'aéroport international d'Istambul fut pénible. Pas de coin croix rouge ou croissant rouge pour venir en aide à une personne du groupe ayant un malaise, il fallait faire venir un médecin de la ville. La brutalité avec laquelle les valises étaient jetées de l'avion dans les remorques me vallut une nouvelle valise.En outre un retard généralisé des horaires de correspondance et les sandwiches plus que sommaires donnés en lieu et place des repas manqués faisait dire à une Européenne : Ils ne sont pas encore prêts à entrer dans l'Europe. Sans parler des lignes turques très bon marché mais où vous vous retrouvez avec les bagages à main sur le genoux et ulta serrés, la première vague d'occupants ayant bourré les équipets à bagages.
Charme de la propreté ...et pourtant "c'est sur le fumier que poussent les plus belles roses !"
En réponse à par Robert A (non vérifié)
La puissance du poète tient dans le regard neuf qu'il porte sur le monde! Merci Robert.
C'est très beau comme compte-rendu.
Carton rouge pour les coques de pistache, je crois que l'on est là au coeur du problème (oui, désolée mon cher André...).
Je ne pense pas qu'il y ait une relation de cause à effet entre le régime autoritaire et la propreté. Sans aller si loin, ne vous rappelez-vous pas combien la Belgique était jolie, fleurie et propre dans les années soixante? Nous n'étions pas sous un régime autoritaire ce me semble. Mais nous étions un peuple composé de personnes qui regardaient l'avenir avec optimisme. De plus, les autorités ne nous avaient pas encore confisqué la propreté de nos rues. A chacun de balayer son trottoir et de garder ses petits déchets du jour dans le fond de ses poches. Je ne parle pas des chantiers ici, mais de l'attitude de tout un chacun. La propreté des rues doit être gérée par chacun, c'est l'affaire de tous, sinon cela ne fonctionne pas et coûte très cher. En effet, nous bafouons une règle de management qui veut qu'une tâche qui se fait à un niveau supérieur à celui où elle devrait se faire est à la fois inefficace et coûteuse. C'est ce qui se passe pour le moment : la propreté est gérée par les communes, un cran plus haut que là où elle devrait, au niveau du citoyen. Nous sommes dans l'impasse totale : pour garder les rues propres, il faudrait presque allouer un balayeur à chaque citoyen.
Il est vrai que dans les années soixante le pouvoir communal veillait au grain : il n'était pas rare de recevoir une amende pour non entretien de son trottoir!
En réponse à par Monique (non vérifié)
Renforcer la responsabilité individuelle, c'est bien le sens du projet de loi sur les amendes administratives. C'est une première démarche. Est-elle convaincante? Nous le verrons. Est-elle suffisante? Certainement que non. Raison pour laquelle les communes multiplient les stratégies visant à sensibiliser davantage les citoyens... avec des succès encore très mitigés.