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Les pensées de Silivri

Soumis par andredubus le
Billet (2), de retour d'une mission parlementaire non officielle à Istanbul et dans la prison de Silivri, avec les collègues Jean-Claude Defossé et Fatoumata Sidibé, guidés par Mehmet Koksal, journaliste indépendant.

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A la descente du car notre attention est captée par les cris des enfants qui s'égaillent dans une cour de récréation. Derrière nous s'étale une plaine douce et légèrement vallonnée. Devant, à une centaine de mètres, une cité minuscule, avec une dizaine d'immeubles proprets, un minaret, une école et une aire de détente équipée de tables, bancs et parasols. Elle est bordée par un talus d'herbes sur lequel s'épanouit, telle une bourgade touristique et riante, un tapis de fleurs : des pensées. Leurs jaunes pétales frissonnent sous la caresse du vent frais et matinal. Elles forment un ruban hachuré qui délie sept lettres : SILIVRI. Sept lettres en pensées. Sept lettres qui martèlent une autre réalité : celle d'une prison de 960.000m².Elle s'étend à droite de l'école, telle une forteresse. La hauteur et le nombre de miradors et de barbelés ne laissent planer aucun doute sur l'affirmation suivant laquelle personne n'a jamais réussi à s'évader de Silivri.

[caption id="attachment_6237" align="alignleft" width="300" caption="Les barbelés de Silivri"]Image retirée.[/caption]

Y (sur)vivent 11.000 prisonniers ! Soit l'équivalent de la totalité des prisonniers en Belgique. Deux tribunaux y sont accolés, le premier -une ancienne salle de sports réaffectée en tribunal- est dédié au jugement de l'affaire Ergenekon1, l'autre, plus petit, est le théâtre des jugements des journalistes. C'est ici que se trame une farce aussi sinistre que tragique : l'inculpation, le jugement et l'incarcération de journalistes qui ont eu l'audace de s'exprimer. En l'occurrence des idées pro-kurdes, en rupture avec le pouvoir en place. Une disposition judiciaire autorise ces juridictions spéciales à qualifier les délits de presse et d'opinion de faits de terrorisme. Alors que la Constitution turque garantit, en son article 28, que la presse est libre et ne doit pas être censurée... ! Le seul espace de liberté est ici le ciel, confirmé par l'inscription sur les gobelets de la cafétaria du tribunal : Silivri, la prison à ciel ouvert.

Ce lundi 22 avril donc, l'audience concerne 44 journalistes dont 24 sont détenus. Certains depuis plus d'un an. L'accès à la salle du tribunal est sévère : pas de gsm, pas d'appareil photo, nous passons par un appareil de détection, puis la fouille corporelle. Tout cela sous les yeux d'un peloton de jeunes « Jandarma » équipés comme pour tenir un siège : casque noir, bouclier translucide, guettres noires imposantes, gilet pare-balles et matraque noire d'un bon mètre. Sous les casques, des bouilles de gamins.

Nous accédons finalement à la salle d'audience divisée en trois parties : d'abord le tribunal qui abrite les juges, le procureur et la personne chargée de lire l'acte d'accusation. Ensuite les accusés, entourés de la « Jandarma ». Puis le public, séparé des accusés par un nouveau rang de policiers.  Nous siégeons dans le fond, serrés comme des sardines. Sur un bout de papier, Jean-Claude Defossé esquisse quelques traits de ce spectacle pesant.  Scènes émouvantes : les mains tendues des prisonniers vers leur famille, leurs amis, leurs collègues. Certains n'ont plus croisé un regard ami depuis six mois, un an, deux ans... La plupart ignorent véritablement les raisons de leurs incarcération.

[caption id="attachment_6246" align="alignright" width="300" caption="Tribunal de Silivri par Jean-Claude Defossé"]Image retirée.[/caption]

Ils ne peuvent ni croire ni accepter les griefs qui leur sont reprochés. Ainsi, Ahmet Shik, journaliste, a fait 13 mois de préventive sur base d'un projet de publication d'un ouvrage ne faisant que compiler des faits déjà médiatisés. Un autre est resté 9 mois derrière les barreaux pour avoir demandé, via son gsm, l'heure à son amie. Et, c'est bien connu, demander l'heure, ce ne peut être qu'un message codé. Donc, fait de terrorisme ! Après neuf mois, l'enquête s'est mordu la queue et n'a plus réussi à dénicher de nouvelles preuves. La logique des témoins anonymes a parfois ses limites.

Dès l'ouverture le président du tribunal rappelle que le procès se tient bien dans un tribunal distinct de la prison. En vertu du principe de séparation des tribunaux et des prisons. A ceci près que la porte latérale du tribunal donne accès direct à l'enceinte de la prison. Cerise sur ce gâteau de cynisme assumé: la lecture de l'acte d'accusation. Par une speakerine de la télévision officielle ! Motif : elle a une excellente diction. Et il en faut une pour débiter avec aplomb ces actes qui usent et abusent des témoignages anonymes, des écoutes téléphoniques, des publications assimilées à de la propagande...

Nous profitons de la pause de 10h30 pour sortir et échanger avec les familles, les journalistes libres mais inculpés ainsi que trois parlementaires turcs. Visiblement l'enthousiasme que suscite notre présence n'est pas partagé par le capitaine de la Jandarma. La conférence de presse improvisée sur les marches du tribunal se voit bousculée par les gardiens de l'ordre. Les parlementaires turcs négocient avec le capitaine dont le visage, pendu à son gsm et à sa hiérarchie, passe par toutes les couleurs. On parvient à clôturer ce point presse sans trop de mal.

[caption id="attachment_6238" align="alignright" width="300" caption="Devant l'affiche des 72 journalistes assassinés"]Image retirée.[/caption]

Le lendemain, à la lecture des articles de presse, on a eu une pensée émue pour ce capitaine dont on a sans doute gâché quelque espoir de promotion...Mais pour l'heure, les discussions n'ont qu'un seul objet : l'évolution des formes de répression et surtout l'avenir à court terme des journalistes emprisonnés. D'un système qui pratiquait l'élimination sans vergogne – le quotidien Özgür Gündem, créé en 1989, a connu l'assassinat de 72 journalistes, le dernier en 2008 -, le pouvoir a changé de registre. On assassine de moins en moins, on emprisonne de plus en plus, et on ne torture (presque ?) plus. C'est le résultat des pressions internationales liées au processus d'adhésion à l'Union européenne qui exige des réformes vers plus de démocratie.

Précisément, selon Levent Tuzel, député indépendant présent au procès, un quatrième paquet de réformes judiciaires a été récemment adopté par le parlement suite aux décisions de la Cour européenne des droits de l'homme. Il permettra de ne plus poursuivre pour faits de terrorisme des individus qui n'ont pas participé à des actes de violence. L'autre sujet de conversation porte sur la situation kurde. Les premières mesures de pacification sont attendues suite aux déclarations du Premier ministre Erdogan qui, en réponse à l'ouverture faite par le leader historique kurde Oçalan, a laissé filtrer l'espoir d'un apaisement de la tension kurde. Un des effets de cette pacification tiendrait dans la levée des chefs d'inculpation des journalistes pro-kurdes.

[caption id="attachment_6250" align="alignleft" width="300" caption="Devant l'entrée du tribunal, avec deux parlementaires turques pleines d'espoir."]Image retirée.[/caption]

Beaucoup d'espoirs, beaucoup de perspectives donc. Mais force est de constater que ces déclarations ne se manifestent, à ce jour, par aucun fait objectif. En matière de respect des droits de l'homme et des valeurs de la démocratie, la réalité ne plaide toujours pas pour le pouvoir en place. Ce n'est pas pour rien que le dernier rapport de Reporter sans frontières place la Turquie au 154ème rang mondial en terme de respect de la liberté de la presse. La Turquie peut-elle continuer à maintenir une image internationale aussi ternie ?

La réponse donnée par Ankara ce vendredi 26 avril par la libération de deux journalistes est bien maigre. Les 22 autres journalistes incarcérés attendent d'autres actes pour pouvoir dire un jour adieu aux pensées jaunes de la prison de Silivri.

André du Bus

Sénateur cdH

1 Pseudo réseau criminel accusé de volonté de déstabilisation du régime et rassemblant des intellectuels, magistrats, dignitaires de l'armée, journalistes, hommes d'affaires et professeurs d'université.

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Commentaires

Delapierre Jac… (non vérifié)

Merci pour cette information et votre engagement dans cette affaire

sam, 4 Mai 2013 - 11:24 Permalien
phil. L. (non vérifié)

Merci André, ton récit est poignant, tu nous fais découvrir Silivri d'abord par la poésie des jaune pétales qui frissonnent sous la caresse du vent frais pour ensuite nous faire frissonner à notre tour dans le vif de l'horreur de ces 11 000 prisonniers qui n'ont plus que le ciel comme unique espace de liberté et encore faut il qu'ils puissent regarder avec espoir vers le haut ! ...ton compte rendu me fait réfléchir et me rappelle que nous avons la chance de vivre dans un pays où l'on a encore une certaine liberté

sam, 4 Mai 2013 - 11:47 Permalien
Christian Delvaux (non vérifié)

Merci pour ce beau témoignage qui remet nos certitudes en question.
Continuez !

Christian

sam, 4 Mai 2013 - 18:09 Permalien
Bruno de Becker (non vérifié)

Merci André pour cet hommage, cette information consternante développée avec une talentueuse poésie.
La Turquie est si proche...
Pouvons nous agir d'une manière ou d'une autre d'ici?
En pensée(s) avec toi.

sam, 4 Mai 2013 - 18:20 Permalien
Huguette Plaetens (non vérifié)

Merci André pour ce récit poignant.
Pouvons-nous espérer à un respect de la liberté de la presse dans un avenir proche?
Huguette.

dim, 5 Mai 2013 - 07:38 Permalien
de Biolley Philippe (non vérifié)

Merci, André, j'ai tweeté ton témoignage que je trouve équilibré, respectueux des autres et remarquablement parlant.

dim, 5 Mai 2013 - 10:22 Permalien
Georges Bernaerts (non vérifié)

Dans les habits d'une "belle histoire", le récit d'une réalité loin d'être un conte de fée.

Une rédaction bien utile; merci André !

dim, 5 Mai 2013 - 16:54 Permalien
Liliane STANER (non vérifié)

Merci André, pour cet éclairage on ne peut plus édifiant sur la situation de la LIBERTE DE LA PRESSE en Turquie. 11 000 journalistes emprisonnés dans une prison située à SILIVRI. Qui connaît donc cet endroit ? Grâce à toi, et j'espère que tu pourras diffuser l'information, voici donc encore un témoignage qui nous interpelle : je crois que les hommes sont incroyablement inaptes " au vivre ensemble" en harmonie, en se respectant les uns les autres. C'est terrible !

lun, 6 Mai 2013 - 14:28 Permalien
André (non vérifié)

En réponse à par Liliane STANER (non vérifié)

Attention, il ne s'agit pas de 11.000 journalistes emprisonnés ! mais bien de 11.000 prisonniers, dont 24 journalistes à ce jour (sur 64 journalistes inculpés).

mar, 7 Mai 2013 - 13:20 Permalien
jean brouwers (non vérifié)

j'avais vu un reportage libre dans le sens moderne dans le sens pas produit avec de grand moyen dans le sens pas de la rtbf mais d'un isolé qui a sans doute vendu son produit à la rtbf notamment sansdoute, et dans ce reportage la vie sociale montrée semblait idyllique dans le sens d'une grande liberté et sécurité....même un certain way of life plus enviable qu'ici vu le stress et le coté speedé de bruxelles..voici un autre coté moins rose...plus cohérent avec ce qu'on dit d'un état musulman (oui je sais la turquie est laique mais ménacée par l'islam rétrograde si mes infos sont correctes...erdogan étant un musulman convaincu..tjs si mes infos sont exactesmais ces lois anti presse datent elles d'avant erdogan ou de son autorité...????

lun, 6 Mai 2013 - 23:23 Permalien
André (non vérifié)

En réponse à par jean brouwers (non vérifié)

Oui la répression à l'égard des journalistes n'est pas neuve. Auparavant ils étaient plus rapidement éliminés (cf les 72 journalistes du journal Özgür Gündem assassinés entre 1989 et 2008 du j, aujourd'hui ils sont emprisonnés. C'est quand même une évolution significative, suite à la pression internationale.

mar, 7 Mai 2013 - 13:25 Permalien
jean brouwers (non vérifié)

En réponse à par André (non vérifié)

merci andré

dim, 12 Mai 2013 - 21:42 Permalien