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A la conquête de l'Ouest... ou de l'Est ?

Soumis par andredubus le
Troisième billet rédigé au retour d'une mission parlementaire non officielle à Istanbul et dans la prison de Silivri, avec les collègues Jean-Claude Defossé et Fatoumata Sidibé, guidés par Mehmet Koksal, journaliste indépendant.

Tantôt cireur de chaussures, tantôt agent de la circulation, Ali a le verbe haut, l'oeil pétillant, le débit rapide, le corps sec comme un coup de trique. L'âge est là mais il semble investi d'une mission pour gérer « sa » rue avec fougue et conviction. Pas question d'y stationner sans essuyer une salve d'injonctions dont l'étranger n'y comprend évidemment rien. Les cris fusent. Les klaxons chantent. Nous profitons de nos dernières heures à Istanbul pour imprégner nos sens de ce florilège de vie.

Reste une dernière étape à notre programme : participer à la commémoration du génocide arménien, manifestation autorisée maintenant depuis quatre ans. Nous sommes le 24 avril, date symbolique du début du massacre d'un million et demi d'Arméniens en 1915. Sujet encore tabou, même si les tentatives de réhabilitation ne manquent pas, pour être parfois noyées avec un réel cynisme. Ainsi c'est le 24 avril 2011 que Recep Tayyip Erdogan a envoyé ses bulldozers à Kars pour démolir la statue intitulée Monument de l'Humanité. Cette silhouette humaine déchirée en deux1 avait été inaugurée trois ans plus tôt par le président Abdullah Gül en signe de réconciliation entre la Turquie et l'Arménie. L'Histoire avance toujours à tâtons. Mais 2015, date symbolique du centenaire du génocide, s'approche à grands pas. Les espoirs et les craintes sont vives pour ce pays qui a fait du négationnisme l'objet d'une véritable politique planifiée. Le rassemblement est aujourd'hui prévu à 12h30.

Pour l'heure, Istanbul tressaille, les rues bouillonnent de vie. Chaque habitant se sent impliqué, concerné. Le dynamisme entrepreneurial suinte à tous les coins de rue. A l'image de ces bateaux qui fendent les flots du Bosphore dans des gerbes d'écume. L'économie est florissante. Avec son taux de croissance supérieur à 8 % la Turquie est devenue un terrain de prédilection pour les investisseurs économiques européens tout comme pour les investisseurs ... russes, chinois et asiatiques en général. Ce qui explique l'évolution en demi-teinte de la candidature de la Turquie à l'UE. Ce n'est pas seulement en réponse aux freins actionnés par plusieurs pays européens à son adhésion à l'Union européenne qu'Ankara songe à rallier l'Organisation de coopération de Shangaï qui regroupe les « Grands » du monde de l'Asie. C'est surtout un principe de réalité qui guide ce pays de plus de 75M° d'habitants à rejoindre les puissants acteurs économiques du continent asiatique. Ankara fait clairement comprendre que le maintien de sa croissance n'est pas forcément tributaire de son adhésion à l'UE.

[caption id="attachment_6438" align="alignright" width="300" caption="Guillaume Perier, présentant son dernier ouvrage sur le génocide arménien"]Image retirée.[/caption]

« Cap à l'Est »lançait le journaliste Guillaume Perrier dans un article récent du Monde2 consacré à la Turquie. En somme rien de vraiment neuf pour un pays qui a toujours joué le trait d'union entre les continents et donc assuré le rôle de carrefour des cultures et du négoce. Et si l'UE représentait, voici quelques années encore, un gage de stabilité et de croissance pour tous ses pays membres, la récente évolution économique et financière de l'U

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nion n'offre plus le même degré d'attractivité pour un pays comme la Turquie qui bénéficie d'autres leviers de croissance.

Puissance et croissance, enthousiasme et conviction ! Nul doute, à voir l'ardeur d'Ali gérer « sa » rue. Résultat d'une politique identitaire nationale forgée aux mamelles du négationnisme du génocide arménien et d'un islamisme sans doute modéré mais conquérant. Le transfert des biens non musulmans (principalement d'origine arménienne) vers les musulmans, tout comme les discriminations à l'égard des non musulmans sont des faits que le traité de Lausanne (1923) reconnaissant l'Etat turc n'a pas réussi à endiguer. Tout le XXème siècle est bercé par des mesures visant à éradiquer toute trace arménienne : taux d'imposition spécifiques aux Arméniens (1944 et 1955), spoliation de biens, blocage d'accès aux hautes fonctions administratives. Seule façon d'y échapper : l'exode ou la conversion à l'islam. Et chacun est suivi ! Aris Nalci, journaliste arméno-turc qui travaille pour la chaîne privée IMC, nous explique que la religion est reprise sur la carte d'identité de chaque citoyen. Quatre possibilités : musulman, chrétien (comprend les Orthodoxes grecs et les Arméniens), juif ou sans appartenance religieuse. Cette dernière option est la plus difficile à obtenir car elle doit faire l'objet d'un jugement, et l'administration est récalcitrante à accéder aux demandes des non croyants3. La numérotation des passeports ne laisse, elle aussi, planer aucun doute. Les deux premiers chiffres indiquent (officieusement) l'appartenance religieuse : 31 pour les Arméniens et 84 pour les Juifs. Toujours une question d'identité, religieuse, qui, aujourd'hui encore, forge la foi en l'avenir !

A midi, nous nous retrouvons devant le musée des arts turco-islamiques, pour la commémoration du 98ème anniversaire du génocide.

[caption id="attachment_6439" align="alignleft" width="300" caption="L'entrée de l'ancienne prison, début du génocide arménien, aujourd'hui musée des arts islamo-turcs"]Image retirée.[/caption]

Ce bâtiment, aujourd'hui un musée en rénovation complète, est l'ancienne prison où étaient rassemblés, en 1915, les intellectuels arméniens avant leur transfert vers la gare, pour cheminer vers la déportation, puis l'extermination. Mais le sujet n'est toujours pas rassembleur. Pas grand monde ce mercredi : quelques familles, un prêtre, quelques journalistes correspondants étrangers. Une question les unit : comment Ankara gérera 2015, date du centième anniversaire ?

Embarrassée par cette mémoire arménienne, coincée par les revendications kurdes, plombée par la question chypriote, sous pression internationale pour la liberté de la presse, la Turquie doit-elle encore choisir entre l'Est et l'Ouest, pour l'Union européenne ou pour l'Organisation de Shangaï ? Elle semble avoir opté pour une extension pragmatique, vers l'Est et vers l'Ouest. Sans négliger le Sud. Avec son nouvel ancrage africain au Cameroun et en Somalie, la Turquie redevient une puissance conquérante.

André du Bus
Sénateur cdH

1 Laure Marchand et Guillaume Perrier, in « La Turquie et le fantôme arménien », p 126. Actes Sud, avril 2013.
2 Le Monde du 20 février 2013.
3 Rapport des parlementaires bruxellois, avec le journaliste indépend Mehmet Koksal, en mission non officielle à Silivri du 21 au 24 avril 2013.

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Commentaires

Alain de Becker (non vérifié)

Très intéressant et très agréable lecture de ce contentieux turco-arménien. J'ignorais que la Turquie laïque (mais l'était-elle déjà en 1915?) s'en était prise aux Arméniens pour des raisons d'opposition religieuse.

sam, 11 Mai 2013 - 15:28 Permalien
phil. L. (non vérifié)

beaucoup de questions sans réponse que tu nous ramènes, preuve d'un grand pays en pleine mutation et croissance hésitant à s'allier avec les 4 points cardinaux.
Quelle richesse serait d'avoir un vrai choix de 4 religions dans un même pays,... as tu du indiquer la tienne sur ton passeport ?
Et pour clôturer, Ali t'a t'il proposé de t'emmener en bateau sur le Bosphore ?

sam, 11 Mai 2013 - 21:50 Permalien

Dans le livre de Georges Friedmann, un américain sur les cent ans avenir, il évoque que deux grandes puissances arriveront, la Pologne et la Turquie.
C'est original mais à mon avis peu crédible.

L'Europe es tu continent d'inspiration chrétienne (St Benoît,...), la Turquie es musulmane.

Michel

mar, 14 Mai 2013 - 09:53 Permalien