Texte ayant servi de base à mon intervention en commissions réunies des Affaires sociales et de la Justice, à propos des propositions de loi visant l'extension, aux mineurs et aux personnes atteintes de démence, de la loi dépénalisant l'euthanasie, le 12 juin 2013
Madame la Présidente, Monsieur le Président, Chers Collègues,
Je me joins d'abord aux propos de nos collègues pour dire combien nous avons apprécié la qualité des exposés qui se sont tenus ces dernières semaines dans le cadre des auditions. Nous avons également trouvé l'ambiance de travail et d'échanges entre nous particulièrement sereine.
Ce n'est pas un secret, le cdH l'a fait savoir depuis 2010, nous n'étions pas favorables à une extension de la législation sur l'euthanasie. Nous n'avons d'ailleurs déposé aucun texte à ce propos. Cependant, c'est dans un esprit particulièrement ouvert que nous avons entamé ce travail et pris part au débat. Parce que nous étions convaincus, nous le sommes d'ailleurs toujours autant, que ce sujet mérite un débat, mérite des échanges, mérite une expression. Le sujet de la mort ne peut rester confiné dans des cercles restreints. Tout ce qui fait débat à ce propos modifie notre rapport à la mort. Et c'est un phénomène intéressant car il participe à la réduction des phénomènes d'angoisse qui sont trop souvent à la base de jugement hâtif ou de comportement inadapté.
Dire pour autant que les questions à propos de la mort et, plus précisément, de l'euthanasie pour les mineurs peuvent trouver des réponses dans un arsenal législatif est un autre enjeu.
Un moment nous y avons cru. Raison pour laquelle, avec le Cepess, le centre d'étude de notre parti, nous avons entamé une réflexion sur le cadre juridique le plus approprié pour répondre à la fois à une demande d'euthanasie de la part des mineurs et éviter les dérives que constituent, par exemple, les pressions familiales implicites.
Non seulement nous n'avons pas trouvé ce cadre, mais une des questions centrales, la demande d'euthanasie par les mineurs, n'a pu être, à nos yeux, vraiment démontrée de façon significative.
C'est d'ailleurs un des grands enseignements que nous tirons des auditions. Je parle non seulement des auditions qui se sont déroulées ici, dans cette salle de commission, mais aussi des multiples rencontres que nous avons tenues au sein de notre parti ou encore dans des institutions hospitalières, des institutions de soins palliatifs ou encore des maisons de répit.
Le premier enseignement porte donc sur le fait qu'il n'existe pas de consensus sur l'existence d'une demande d'euthanasie de la part des mineurs qui soit suffisamment établie. Cela relève du fait exceptionnel, du fait rarissime. Je ne dis pas que cela n'existe pas. Nous avons rencontré des médecins qui nous ont dit avoir été confronté à ces situations, mais à quelle fréquence ? Sur trente années de carrière en service d'oncologie pour enfants et adolescents, un médecin nous a dit qu'il avait été une fois confronté à cette demande qui s'avérait, à l'analyse, fondée et pertinente. Ici même, plusieurs médecins nous ont répété que cela relevait de l'exceptionnel.
Une première question est donc de savoir si il convient de légiférer pour répondre à des situations exceptionnelles ? Nous ne le pensons pas.
Le deuxième enseignement que nous tirons de ces auditions porte sur la capacité de discernement du mineur. Comment évaluer ce discernement ? Doit-il être évalué par un tiers ? Faut-il fixer une limité d'âge ? 16 ans, 15 ans, 14 ans... ? C'est une vraie question, à laquelle aucun élément évoqué lors des auditions ne semble fournir une réponse satisfaisante.
Parce que lorsque l'on parle d'enfant, de jeune atteint d'une maladie grave, irréversible, on peut considérer que le fait de vivre une épreuve de cette ampleur confère au jeune une maturité plus précoce. Et donc une capacité de discernement plus aiguë que d'autres jeunes du même âge qui ne sont pas confrontés à de tels séismes. Et c'est sans doute vrai dans beaucoup de cas. Mais d'autres personnes, - médecins, psychologues, personnel soignant -, nous ont aussi partagé l'idée que le jeune est parfois aussi une « éponge » à l'égard de son entourage. Un entourage la plupart du temps en grande souffrance. Que ce jeune donc, est amené à porter le poids de la souffrance de ses propres parents. Une situation qui pourrait précipiter, voire hâter une demande d'euthanasie qui prendrait les atours d'une délivrance généralisée.
Ce qui m'amène à évoquer la situation des parents souvent fort démunis pour faire face à la situation d'un enfant condamné à terme, parfois à court terme. C'est tout le sens des maisons de répit qui offre des moments de prises en charge, véritables ballons d'oxygène pour tout le monde : les enfants et les parents.
Derrière les acteurs ici évoqués, les enfants et les parents, se trament donc des enjeux liés à la communication entre les parties. Dire les choses, reconnaître la fin de vie, accepter d'entendre le désarroi... nécessitent de réelles compétences. C'est tout l'enjeu de la communication autour de la mort, autour de la demande de mort, autour de l'euthanasie. Nombreux sont les experts, médecins et membres du personnel soignant qui nous ont dit à quel point les questions de communication – la façon dont circule la parole- sont fondamentales mais trop souvent sous-estimées, sous-investies. Le projet thérapeutique d'une équipe, d'un service, d'une institution doit intégrer la fin de vie. Cela devient une réalité dans plusieurs services.
Mais force est de constater que ces enjeux, -la communication, le temps à prendre pour écouter et échanger- , ne peuvent être relevés par une loi.
Nous considérons donc que les législations sur la table ne répondent pas aux véritables enjeux qu'ont révélés les multiples auditions. De plus, une législation sert avant tout l'intérêt général, et non l'intérêt particulier.
Enfin, le jeune, le mineur est avant tout un être de relation. L'espoir qu'il projette dans son avenir provient du regard porté sur lui par son entourage. Introduire l'euthanasie comme choix possible revient à offrir au jeune un moyen de réponse pour soulager le désespoir qu'il perçoit parfois dans le regard que ses parents peuvent porter consciemment ou inconsciemment sur lui. Pour nous, cela représente une forme de violence. Nous ne le souhaitons pas.
Pour terminer, je voudrais rappeler que la protection des personnes les plus vulnérables est une valeur fondamentale de notre société. Elle doit le rester.
Voilà pour notre position à propos de l'extension de la loi à l'égard des mineurs.
Nous répétons que nous considérons avec intérêt le débat à ce propos. Qu'il doit se tenir, car il participe à la modification du rapport que la société entretient avec la mort. Sans pour autant la banaliser. Il faut poursuivre la réflexion sur la fin de vie mais notre projet de société ne repose pas sur une loi autorisant l’euthanasie des mineurs.
A propos des propositions de loi relatives à l'extension de l'euthanasie aux personnes atteintes de maladies dégénératives ou de démence, les auditions ont démontré toute la complexité de la notion de conscience altérée. Cette conscience qui va et vient, et qui fait que la notion même de lucidité devient très mouvante. Dans ce contexte, nous ne soutenons pas le report de toute décision sur un tiers, tout comme nous revendiquons à chacun le droit de changer d'avis. Raison pour laquelle nous optons pour une protection maximale de la personne atteinte d'une maladie dégénérative.
J'ajoute, pour terminer, que la question relative à la révision de la déclaration anticipée n'a pas recueilli un avis consensuel chez nous. Cette question n'est donc pas encore tranchée.
Je vous remercie pour votre attention.
André du Bus
Commentaires
Merci beaucoup pour ce texte mesuré. Il rejoint l'avis d'une très large proportion de familles, médecins, infirmières. Dans un contexte ou ce qui est "légal" devient très vite "normal", voire même "banal" ,il est bon de rappeler qu'il ne faut pas nécessairement couler dans un texte de loi toute situation parce que certains cas existent, surtout lorsque ce sont les plus vulnérables qui en sont l'objet.
En réponse à par Delwaide (non vérifié)
Monsieur du Bus,
Merci pour cette intervention courageuse et juste. Cela fait plaisir de voir qu'il existe encore de réels "homme politiques" parmi la masse des "politiciens"...
Bien cordialement,
Olivier
Ce propos nuancé, circonstancié, me convient. C'est pour quoi le document autrefois produit par le Conseil interdiocésain des laïcs lui-même tout en nuances ne souhaitait pas aller plus loin.
Cher André, l'un de tes arguments choque un peu ma logique profonde. "Une première question est donc de savoir si il convient de légiférer pour répondre à des situations exceptionnelles ? Nous ne le pensons pas." Tu dis que les cas d'enfants sont rares, certes, mais cela n'en fait pas des exceptions. Si le nombre de cas d'enfants est faible par rapport au nombre d'adultes, il n'en reste pas moins que ces enfants sont une catégorie entière, et non un sous ensemble des adultes. Si la question se pose, c'est précisément parce qu'ils existent, en soi et pour soi, et pas uniquement par rapport à une statistique qui englobe les adultes avec eux. Les Wallons ne sont que six millions sur 7 milliards?! Les problématiques Wallonnes sont des situations exceptionnelles dont ils ne faut pas s'occuper? Comme tu le vis, la logique de l'exception est trompeuse. Il existe un argument plus fort, me semble-t-il : malgré la réalité de enfants, les idées qui permettraient de trancher ce débat n'existent pas encore dans notre société. Et c'est souvent comme cela. Dans pareil cas, il faut autoriser tous les moyens de soulager les douleurs de ces enfants et de leurs parents, en l'attente de la mort.
En réponse à par Coenen (non vérifié)
Merci, cher Roland, pour ta réaction. Nous sommes tous d'accord pour soulager la douleur des enfants, et prendre largement en considération celle des parents. Quand je dis tous, c'est bien tous! Peu importe sa formation politique. Une des questions est de savoir si, dans le cadre actuel, il existe des situations de souffrance non rencontrées en raison, précisément, d'une lacune législative. Nous avons rencontré plusieurs médecins dont la maladie incurable des enfants est le quotidien. La majorité de ceux-ci nous ont dit que les solutions thérapeutiques actuelles utilisées pour traiter la douleur et, dans certains cas, accompagner ces jeunes dans leurs derniers moments de vie, quitte parfois à accélérer le terme de la maladie, n'avaient pas besoin d'un cadre législatif supplémentaire. D'après ce que j'ai compris, il existe trois façons d'accélérer un processus de fin de vie: l'arrêt thérapeutique, la désescalade thérapeutique et la sédation palliative. Ces pratiques relèvent de la responsabilité médicale, et s'inscrivent dans le cadre d'une décision prise au sein du colloque singulier entre le médecin, son patient et, dans le cas des mineurs, avec les parents. Toujours et chaque fois, pour répondre au besoin de limiter au maximum les souffrances, dans le respect de chacun. C'est vrai que des médecins sont venu plaider en commission en faveur de l'euthanasie pour les mineurs, mais d'autres nous ont également dit que ce n'était ni nécessaire, ni fondé. Le débat reste ouvert, puisqu'il nous faudra nous positionner un moment sur une proposition de loi portée par plusieurs partis.
Merci, cher André, pour ce discours d'ouverture tout en nuances. Indépendamment de la question de l'extension de l'euthanasie, j'ai particulièrement apprécié tes propos au sujet de l'opportunité de légiférer sur des cas particuliers. Il semble en effet que c'est là un travers de nos Parlements. Laissons nos Cours et Tribunaux appliquer nos lois aux cas particuliers!
Cher André,
Je me réjouis que par ton intervention le CdH se soit prononcé clairement sur ce sujet délicat. La priorité à la vie, ainsi qu'au lien social et familial, et la confiance à faire au corps médical plaident pour la plus grande prudence en cette matière. Au nom de la liberté, le respect de la personne fragile deviendrait presque secondaire. Il est heureux que les parlementaires CdH comme toi rappellent avec nuance mais clairement les priorités de notre vision de la Société. Bravo et merci à toi, Patrick.
Sachant que ce sujet délicat de l'euthanasie pour les jeunes était à l'ordre du jour, j'ai essayé de suivre le débat à travers tes explications; publications et émissions dans les médias.
Te fais confiance si le cdH décide de ne pas voter pour. Mais ce que je parviens pas à comprendre, si c'est comme tu le dis et écrit que les nombreux témoignages, enseignements et auditions que vous avez eus, n'allaient pas dans le sens d'une demande, pourquoi tous les autres partis ont voté pour ?
Bien sur qu'il s'agisse de situations exceptionnelles, mais cela se pratique malheureusement dans l'illégalité, culpabilisant ceux qui le pratique. Pas plus tard que ce soir, j'ai entendu une femme travaillant à l'hôpital des enfants, vivant la situation et témoigner pour ! Je pense que dans de nombreux cas les enfants mineurs ne sont plus des enfants à cause de la vie et les évènements qu'ils subissent. Souvent ils sont émancipés, vivent seuls ...
et dès lors pourquoi ne pas les associés aux adultes ayant le droit à l'euthanasie ?
En réponse à par phil. L. (non vérifié)
Merci, Philippe, pour ta réaction. Le sujet pose pour l'instant mille questions, et le fait qu'il y ait 16 propositions différentes sur la table ne simplifie rien! Parce que nous ne savons pas vraiment sur quoi travailler, et donc on en vient à s'exprimer à la fois sur ce que nous avons entendu durant 3 mois et sur des principes généraux. Raison pour laquelle nous considérons que le débat reste encore ouvert. Par ailleurs tu fais référence aux enfants émancipés. Ces derniers ne sont plus considérés comme mineurs, précisément parce qu'ils sont émancipés. Leur situation rentre donc dans le cadre de la législation actuelle qui s'adresse aux majeurs.
Cher André,
Je voudrais souligner que j'apprécie beaucoup le respect dont tu fais preuve, à travers tes propos nuancés, à l'égard de l'opinion des autres.
Amitiés,
Philippe
Merci pour votre courage et intelligence.
Nous sommes sur la même longueur d'ondes et diffusons largement depuis fin mars 2013 articles et argumentaires de nombreux médecins, professeurs, chercheurs et citoyens lambda. Tous estiment devoir se mobiliser et exprimer une opinion discordante par rapport à ce que les médias diffusent. Invitation à découvrir les articles des intervenants. Le nombre de visites est impressionnant, ce qui démontre l'utilité d'une prise de conscience citoyenne.
Vos propos sont vraiment humains.Je me réjouis de constater que nous sommes très, très nombreux à partager votre vision...
Merci de protéger les plus faibles!
Cordialement
Un grand merci pour cette intervention tout en nuance qui reprend l'avis de nombreuses personnes, professionnels de la santé autant que citoyens ordinaires. A voir le sondage organisé sur internet par les jeunes MR, la toute grosse majorité des belges n'est pas pour l'extension de la loi aux mineurs.
Bravo et merci pour ce propos plein de mesure, de sagesse... et de courage. Enfin une voix à contre-courant dans ce fleuve du politiquement correct.
Merci !
Cher André,
je lis ton intervention avec beaucoup d'intérêt: en vacances en France j'ai eu tout le temps de lire divers rapports sur la révision de la loi Léonetti.
Comme toi je trouve qu'il faut continuer à parler du "bien mourir" à tous les âges et dans des situations diverses !
Tu as les mots pour le dire ! Merci Bravo Bonne route
anne