Appartenant à une génération qui ignorait tout de l'informatique avant ses vingt ans, j'ai apprivoisé ce monde très technique comme une succession de boîtes noires. Et, systémique oblige, j'ai appris à lui faire confiance. Car sans confiance, aucun avenir n'est possible. Las, l'affaire Volkswagen, vient jeter un fameux pavé, salutaire peut-être, dans la mare de la confiance placée aveuglément dans les logiciels informatiques qui balisent notre quotidien.
Omniprésents, rapides, efficaces, ces logiciels informatiques sont en effet parmi nous. Ils sont dans notre poche, notre sac, dans le salon, la cuisine, la voiture, ils équipent même mon vélo ! Ils s'occupent de nos communications, de notre argent, notre santé, notre mobilité, et j'en passe. Une certitude, des centaines de millions d'automobilistes font aveuglément confiance à ces logiciels dont la programmation assure le fonctionnement de leur véhicule. Des logiciels dont nous ignorons généralement tout, même l'origine précise.
Face à la crise des moteurs truqués, la chancelière allemande Madame Angela Merkel a demandé à VW « de faire preuve d'une totale transparence, d'expliquer l'ensemble du processus ». Peut-on croire que VW va quelque peu lever l'opacité des boîtes noires que sont devenus les véhicules ? Nous en doutons en l'état actuel des choses.
Pourtant, des solutions auraient pu être en mises en œuvre pour éviter la tricherie.
Ainsi, l'association américaine de défense des libertés dans le monde digital, l'Electronic Frontier Foundation, revendique une exception au Digital Millennium Copyright Act (DMCA) de 1998, qui interdit (criminalise) le contournement des mesures de protection des logiciels et limite la rétro-ingénierie, un processus qui permet de comprendre la conception d'un programme en en étudiant le fonctionnement.
Ce qui sous-entend que le code source du logiciel soit rendu accessible. Et, quoi de plus élémentaire, « pour faire preuve d'une totale transparence », que de donner accès à son code[1] !
Mais pour que ce soit le cas, le logiciel doit être « libre », c'est-à-dire que son utilisation soit soumise à la licence GNU General Public Licence (GNU GPL), qui confère à l'utilisateur du logiciel 4 libertés essentielles : celles de l'utiliser, de l'étudier, de le modifier et de le dupliquer.
Coupons court à un canard bien répandu : le monde du logiciel libre n'est pas synonyme de gratuité. Il s'agit bien d'une question de liberté, et il implique un modèle économique quelque peu différent de ce à quoi le commerce classique nous habitue. Ce modèle est fondé sur des valeurs d'échanges et de coopération. Cependant, si le code source est accessible gratuitement à tous, il va sans dire que le produire, le comprendre et l'utiliser requièrent une connaissance et des compétences bien réelles. Par conséquent, si un logiciel libre peut être produit de façon bénévole, la finalité commerciale et le caractère économique de son intégration dans un produit fini exigent une qualité et un suivi qui ne peuvent être garantis que dans un cadre rémunéré, et ce dans l'intérêt même de ses commanditaires.
Ainsi, la philosophie des logiciels libres ne va pas à l'encontre de la logique économique. Si l'industrie automobile pouvait en doter ses véhicules, il deviendrait possible à toute instance organisée de prendre connaissance du code. Un bénéfice à mettre à l'actif tant du contrôle social, que de la sécurité même des véhicules.
En effet, l'accessibilité du code permet à un plus grand nombre de développeurs informatiques d'éprouver la qualité d'un système et, de contribuer ainsi à son amélioration plus rapidement.
Le logiciel tel qu'il est encore souvent développé aujourd'hui, c'est à dire produit sous licence commerciale, reste réducteur de liberté. Il a le net inconvénient de voir son code voué par nature au secret, connu d'un relatif petit nombre en position de monopole de la décision sur ce qu'il peut ou non faire. A l'insu de tous. Comme dans le cas de VW.
Cette affaire a le mérite de nous faire prendre conscience que tous les outils numériques (non libres) que nous utilisons sont susceptibles de ne pas nous dire la vérité, en fonction des intérêts de son détenteur.
La concomitance des événements m'amène à établir un parallèle avec la confiance que nous mettons dans les systèmes de vote électronique. Le Parlement bruxellois était saisi de la question de son opportunité lors de sa séance d'ouverture du 18 septembre et a récemment approfondi le sujet en commission.
La faiblesse d'un système mis en œuvre sous licence commerciale reste la monopolisation - ou la confiscation- du mécanisme électoral, avec toutes les dérives possibles.
Si l'élection démocratique requiert la confiance de l'électeur, la condition nécessaire (mais pas suffisante) pour conférer cette confiance au vote électronique réside dans sa mise en œuvre via l'utilisation d'un logiciel libre.
En investiguant cette question, j'ai ainsi appris que nos dernières élections de 2014 s'étaient déroulées, dans les Communes où bien sûr le vote était automatisé, grâce à la mise en œuvre de systèmes informatiques relevant du logiciel libre. Et en effet, les sources des logiciels utilisés sont accessibles et téléchargeables sur le site du Service public fédéral de l'intérieur - Direction des élections[2].
Ce souci de transparence est resté méconnu, et on peut le regretter alors qu'il est déterminant de la confiance dont le système peut bénéficier.
Il est donc aujourd'hui loisible à tout groupe organisé d'investir le champ du développement du système de vote automatisé, et pourquoi pas en bonne collaboration avec les entreprises qui y sont déjà actives. Par exemple, chaque parti individuellement ou bien même de façon solidaire, est en mesure de mandater quelques instances compétentes pour contrôler le système informatique de vote, le tester et même contribuer à son amélioration.
En l'espèce, les pouvoirs publics ont pris les devants en optant pour des entreprises qui font le choix de la transparence. Il ne tiendrait qu'à Volkswagen de faire de même pour reconquérir la confiance de ses clients.
André du Bus
1. Programme informatique intelligible par un humain↩
2. Les sources sont téléchargeables à l'adresse : http://elections.fgov.be/index.php?id=3285. ↩
Commentaires
Bonjour, il y a 40 ans, je travaillais dans une entreprise où on encodait en cochant au crayon, des cartes en carton. Un scanner, lisait ces cartes vers l'ordinateur. C'est si simple que personne n'en parle. C'est sûr : on peut recompter autant de fois que nécessaire, à la main si on veut.
Je suis étonné que cette solution n'ait pas été retenue !
On pourrait très lire les bulletins de vote avec un scanner !
Et garder les bulletins pour un re-comptage éventuel.
En réponse à par Dequinze Philippe (non vérifié)
Intéressant! Le problème à Bruxelles tient aussi à la taille du bulletin régional: 10 ou 15 listes comptant chacune une petite centaine de candidats (72 effectifs + les suppléants) cela rend déjà la manipulation peu aisée. Il faudrait ensuite équiper les bureaux de dépouillement d'un scan au spectre très très large...est-ce réaliste?
Cher André,
ton article est remarquable, à tel enseigne que j'aurais voulu l'écrire....
Avec ma plus sincère amitié,
Jean Pierre
Arche Bruxelles
En réponse à par Aussems (non vérifié)
Merci Jean-Pierre, la prochaine fois n'hésite pas à prendre la plume!!!
;-))