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Formation universitaire d'interprétation française en langue des signes

Soumis par andredubus le

Au quotidien, que ce soit pour l’accès à l’enseignement, aux soins de santé, à la justice, à la culture, à la vie en société, à la citoyenneté, la personne sourde ou malentendante a besoin de comprendre ce dont il est question et également de faire comprendre son opinion, son point de vue, ses questions.

De nombreux acteurs, tant associatifs que politiques, ont pris conscience de cet enjeu, notamment à travers le projet d’inclusion qui remplace avantageusement le concept d’intégration.

À l’occasion de la Journée mondiale des sourds, le 25 septembre dernier, plusieurs orateurs ont rappelé, dans l’hémicycle du Sénat, la récente prise en considération des langues signées au niveau international. Celles-ci, à l’instar des autres langues, sont propres à chaque communauté de sourds. À ce titre, la convention des Nations unies sur les droits de la personne handicapée est le premier traité international qui fait explicitement référence aux langues signées. Ce n’est pas un hasard mais le fruit d’un lobby acharné, mené par de multiples associations dont la Fédération mondiale des sourds. Elle a réussi à rompre les résistances déployées par les représentants de nombreuses nations.
Plusieurs articles de la convention font état des langues signées, dont l’article 21, en vertu duquel l’utilisation de ces langues doit être reconnue et encouragée, tandis que chaque État a l’obligation d’encourager la formation d’interprètes de haut niveau.

Outre la valeur opérationnelle des langues signées, la convention développe également la valeur culturelle liée à la promotion d’une identité linguistique forte des personnes sourdes. C’est par la culture des personnes sourdes que les langues signées existent.

Dans cette perspective, les associations francophones et néerlandophones qui représentent les personnes atteintes de surdité insistent sur le nécessaire apprentissage dès le plus jeune âge de la langue des signes de leur communauté – respectivement la VGT, Vlaamse Gebarentaal, et la langue des signes de Belgique francophone, LSFB – y compris par les jeunes enfants munis d’un implant cochléaire.

La langue des signes reste la clé de l’accès à l’information. Il est donc indispensable que le personnel pédagogique, du milieu d’accueil aux professeurs de la fin du secondaire, soit sensibilisé à la situation des personnes sourdes et qu’il y ait un nombre suffisant, d’une part, de personnes maîtrisant la langue des signes et, d’autre part, d’interprètes en langue des signes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, principalement en Communauté française de Belgique.

La plate-forme Christian François, qui rassemble l’ensemble des acteurs francophones de l’interprétation en LSFB, souligne la pénurie criante d’interprètes français-langue des signes. Le corps des interprètes actuels se fait vieillissant et la relève n’est plus assurée. La Communauté française ne compte qu’une vingtaine d’interprètes français – langue des signes de Belgique francophone travaillant dans des services d’interprétation.

Cette pénurie, due à de multiples facteurs, est aggravée par l’absence de formation qualifiante dans ce secteur. En Communauté française, il n’existe toujours pas de master digne de ce nom, susceptible de capter l’intérêt des jeunes sortant de l’enseignement secondaire. En juin dernier, mon collègue Marc Elsen insistait, à la tribune de notre parlement, sur l’urgence « d’investir dans l’enseignement de la langue des signes et de former des interprètes de haut niveau pour l’aide administrative, judiciaire, hospitalière et autres situations qui nécessitent un vocabulaire spécialisé ».
Or le marché de l’interprétation français-LSFB est en plein essor : les domaines d’intervention des interprètes se multiplient et les personnes sourdes y ont recours de plus en plus fréquemment, avec un niveau d’exigence de plus en plus élevé au fur et à mesure qu’elles s’insèrent dans la société. L’interprétation est aussi la seule possibilité pour les jeunes sourds d’entrer dans l’enseignement postsecondaire, étant donné l’absence d’enseignement supérieur spécialisé pour sourds. Le niveau de compétence requis pour interpréter dans des domaines aussi variés que complexes et le savoir être nécessaire pour travailler dans des contextes parfois difficiles rendent indispensable une formation rigoureuse.

Ajoutons que la Belgique a été pionnière dans le financement des services d’interprétation. Il est regrettable que ces financements ne soient pas utilisés comme ils le devraient faute de personnel qualifié.

Les nombreux contacts pris par les interprètes avec les acteurs de l’enseignement supérieur francophone se sont jusqu’à présent toujours soldés par un échec dans la création de ce master. La complexité institutionnelle, l’absence de consensus entre les réseaux et le manque de sensibilisation des directions constituent autant de freins à l’organisation d’un tel projet.

Pour remédier à cette situation, un projet de formation se met actuellement en place à l’initiative de la ministre Simonet. Basé sur la collaboration entre l’enseignement de promotion sociale et l’université de Lille, cette formation serait accessible aux titulaires d’un baccalauréat ou de son équivalent, candidature ou graduat, qui attestent par ailleurs d’une connaissance de base en langue des signes. Ce projet est considéré par l’ensemble du secteur comme une première initiative qui compléterait l’offre d’un master par l’enseignement universitaire francophone belge.

Par ailleurs, la question de la formation à l’enseignement de la langue des signes est également prise à bras-le-corps par la ministre Simonet qui a récemment précisé qu’une formation de type « certificat d’aptitude pédagogique » serait proposée, semblable à celle qui est couramment dispensée dans l’enseignement de promotion sociale mais en tenant compte de la spécificité de l’apprentissage de la langue des signes.

Les attentes de la communauté des personnes sourdes et malentendantes sont manifestement grandes et légitimes. Il est urgent d’investir dans l’enseignement en langue des signes et donc de former des interprètes de haut niveau.
Le secteur de l’interprétation français-LSFB plaide pour la création, sans plus tarder, d’un master d’interprétariat français-LSFB, master qui aurait la même valeur et le même attrait qu’un master en interprétariat dans une autre langue.

Monsieur le ministre, j’aurais souhaité connaître votre avis sur cette demande, l’ampleur des moyens à mettre en oeuvre pour aboutir à une offre de ce niveau et, le cas échéant, l’agenda de cette programmation.

M. Jean-Claude Marcourt, vice-président et ministre de l’Enseignement supérieur. – Depuis sa reconnaissance fin 2004 par ce parlement, la langue des signes est au centre des préoccupations de la Communauté française et de sa Commission de la langue des signes, mais aussi de la Région wallonne et de la Région de Bruxelles-Capitale. En effet, si l’enseignement est une compétence communautaire, la gestion des interprètes dépend des régions. D’entrée de jeu, il importe de marquer la différence entre la traduction, l’enseignement de la langue des signes et l’enseignement en langue des signes.
La création d’un master en langue des signes est une idée à laquelle j’adhère pleinement. Elle sera la reconnaissance ultime de l’existence et de l’utilisation généralisée de cette langue. Cependant, cette idée souligne aussi la singularité de cette langue et met en évidence la complexité de la question. En effet, la création d’un master nécessite un enseignement de la langue des signes.

Qui actuellement chez nous possède un tel niveau de compétence ? Sur quelles bases, notamment écrites, au départ de quels documents ? Dois-je vous rappeler qu’un nombre élevé d’enseignants actuels dans l’enseignement de promotion sociale, qui relève des compétences de ma collègue Mme Simonet, doivent leur emploi à leur seule qualité de personne sourde pratiquant la langue des signes ? C’est un peu comme si l’on engageait comme professeurs de français des personnes dont la compétence essentielle est de parler le français en tant que langue maternelle. La nécessité d’un enseignement en langue des signes s’impose, ce qui implique l’obligation de disposer d’enseignants de niveau universitaire, capables d’enseigner leur matière en langue des signes.

Si le but poursuivi est de former des interprètes, ne perdons pas de vue le fait que la langue des signes est une langue visuelle. Les traductions resteront du domaine de l’interprétation immédiate, ce qui n’est pas, à ma connaissance, la seule  compétence des interprètes dans les autres langues vivantes.

Bref, si nous constatons tous que la proposition de la création d’un master est louable, elle nécessite aujourd’hui que l’on forme préalablement des acteurs compétents. Hélas, aujourd’hui de tels acteurs, croyez bien que je le regrette, ne sont pas disponibles dans notre Communauté.
Il me semble opportun, dans les circonstances actuelles, de rechercher des solutions efficaces, peut-être plus pragmatiques, moins ambitieuses – si c’est le cas je le regrette – comme le partenariat entre notre enseignement de promotion sociale et l’Université de Lille. Reconnaissons que la France peut, pour une fois, nous servir de support et non l’inverse.

J’émettrai deux remarques importantes. Former certes, mais sommes-nous prêts, aux différents niveaux de pouvoir, à ouvrir les emplois nécessaires et à les subventionner pour permettre dans tous les actes de la vie quotidienne – santé, justice, enseignement, petite enfance – un accompagnement efficace des personnes sourdes ? Sommes-nous prêts à assurer à tous les jeunes une formation en langue des signes, respectueuse de leur situation, dans l’enseignement obligatoire ? J’ouvre ainsi des questions douloureuses pour les personnes souffrant de surdité.

Par ailleurs, je formalise actuellement la mise en place d’un groupe de réflexion sur l’accès aux hautes écoles et aux universités pour des jeunes aux besoins spécifiques. J’ai d’ailleurs participé à une réunion à Charleroi sur ce sujet. Nul doute que la question de la langue des signes sera au centre de la réflexion qui sera notamment menée, par mes services, par les représentants de ma collègue Marie-Dominique Simonet et par les membres du Conseil supérieur de l’enseignement spécialisé. C’est un sujet important sur lequel nous travaillons, mais beaucoup reste à faire.

M. André du Bus de Warnaffe (cdH). – Monsieur le ministre, vous avez manifestement exploré largement toutes les conséquences qui seraient liées à la création de ce type de master. La démultiplication de la formation d’acteurs différents représente certes un investissement important, mais la plate-forme Christian François considère l’initiative prise avec l’Université de Lille comme une solution transitoire, qu’il faudra dépasser d’une manière ou d’une autre.

Monsieur le ministre, vous prenez des contacts, vous mesurez l’ensemble de l’ampleur de l’investissement, mais avez-vous réellement la volonté d’aller de l’avant ou en êtes-vous toujours à peser le pour et le contre ?

M. Jean-Claude Marcourt, vice-président et ministre de l’Enseignement supérieur. – J’ai la volonté de créer ce master, même si les pré-requis font défaut. Je suggère que l’on prenne des mesures concrètes supplémentaires tout en menant une réflexion nécessaire sur les pré-requis. Je m’oriente donc dans votre sens, mais j’emprunte deux voies plutôt qu’une. Ne privilégier qu’une seule option comporte le risque de renvoyer le master aux calendes grecques et de ne pas poursuivre l’amélioration constante de la situation des personnes sourdes. Voilà ce que j’ai voulu dire, peut-être l’ai-je exprimé maladroitement.

M. André du Bus de Warnaffe (cdH). – Il était important, monsieur le ministre, que vous puissiez préciser votre pensée. Si vous le permettez, je vous interrogerai à nouveau dans un an sur l’état de la réflexion et l’analyse des pré-requis.

Commentaires

Jean Grofils (non vérifié)

Le projet sur l'axe Tournai-Lille présente trois inconvénients majeurs:
1. Le fait de se situer à la frontière française constituera un obstacle majeur pour une grosse partie des gens intéressés.
2. Comme ce projet dépend d'une université française, il risque d'y avoir des délais suplémentaires
3. Délais plus 5 ans d'études.
La conséquence de ces 3 points sera que quelques interprètes seront formés dans 6 ou 7 ans!

Il faut une solution à court terme, éventuellement transitoire. Refaire le projet pilote qui a existé dans le début des années 2000, dans les écoles de promotion. A la clé, ne pas délivrer un diplôme d'interprète mais par exemple, d'interprète-junior. Cela pourrait être démarré pour l'année académique 2011-2012, avec pour résultat un nombre non négligeable de renfort, dans 3 ans et demi.

Ce projet répond à la demande pressante des sourds.
Jean Grofils, administrateur à la FFSB (Fédération Francophone des Sourds de Belgique)

sam, 18 Déc 2010 - 18:07 Permalien